Mathieu Bihet : "L'Etat communiste ? La réaction excessive de nos détracteurs démontre l'absence d'arguments de fond"
Le ministre de l'Énergie répond aux critiques et défend la vision de son gouvernement dans l'accord trouvé avec Engie pour potentiellement revendre les centrales nucléaires à l'État.

- Publié le 02-05-2026 à 07h04
- Mis à jour le 02-05-2026 à 22h40

Le gouvernement et Engie qui trouvent un accord pour potentiellement revendre les centrales nucléaires à l'État, autant dire que peu s'y attendaient. La nouvelle a remué le monde politique et économique. Mais elle a trouvé son lot de détracteurs, principalement chez les écologistes. Mathieu Bihet, ministre de l'Énergie (MR), répond aux critiques. Et à la question de savoir si on ne mutualise pas les risques après avoir privatisé les gains. Entretien.
Que répondez-vous aux critiques des écologistes sur cette lettre d'intention de rachat des centrales nucléaires, qui estiment que nous sommes "les dindons de la farce" ? Certains parlent même de "nationalisation communiste" de la part du gouvernement…
C'est fou, alors que tout n'est pas encore sur la table. La "due diligence" n'est pas encore faite. Évidemment, ces critiques viennent d'un parti historiquement opposé au nucléaire (Groen, NdlR). Et qui est dans un paradoxe total car ils ont dû eux-mêmes prolonger des réacteurs nucléaires, sous le gouvernement De Croo.
"Ce n'est pas de la brutalité"
L'ex-ministre de l'Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen) a été forcée de faire la prolongation. Mais vous, qui êtes libéral, vous êtes aussi forcé de faire rapatrier le nucléaire dans le giron de l'État. C'est aussi un paradoxe, non ?
Un paradoxe en apparence. Mais je rappelle que ce sont des négociations exclusives. Engie a émis le souhait de ne parler qu'avec nous. Mais dans un deuxième temps, par exemple sur la question de construction de nouvelles centrales nucléaires, on devra avoir un partenaire industriel. L'État n'a pas la capacité ni les compétences pour construire un réacteur. Certains sont tentés de parler de nationalisation dans un sens communiste, en faisant croire qu'on exproprie. Mais non. Ce n'est pas de la brutalité vis-à-vis d'Engie. Ce n'est pas de l'expropriation. La réaction épidermique et excessive de nos détracteurs démontre toute l'absence d'arguments sur le fond. Ils sont isolés, complètement seuls, sur cette position.
Avez-vous cherché un nouvel opérateur privé ou pas du tout ?
On a eu toute une série de discussions. On a eu des rendez-vous avec des industriels, on a eu des rendez-vous avec des opérateurs, il y a des discussions qui ont été menées. Mais à nouveau, je vous le dis : à ce stade, Engie a formulé le souhait de ne discuter qu'avec nous. Engie ne veut plus du nucléaire (comme l'a répété à plusieurs reprises Vincent Verbeke, CEO d'Engie Belgium), nous on veut prolonger, pour être souverain…
"La réaction épidermique et excessive de nos détracteurs démontre toute l'absence d'arguments sur le fond. Ils sont isolés"
Est-ce que vous, vous avez vu une sorte de double jeu de la part d'Engie sur les opérations de démantèlement ? Engie respectait son agenda, mais on entendait qu'elle favorisait clairement la "destruction" de ses centrales, avec la volonté de tourner définitivement la page…
Ils ont mené le programme de démantèlement qui était prévu suite à une loi qui leur imposait de fermer des réacteurs à un certain moment. Ils ont appliqué leur programme de démantèlement. Désormais, tout est sur pause, effectif dès ce 1er mai. Pas dans un mois, pas dans une semaine, c'est en pause. Ils respectent l'accord.
"On n'achète pas un chat dans un sac"
Vous espérez pouvoir relancer d'autres centrales que Doel 4 et Tihange 3 ?
C'est justement l'objectif de la due diligence technique. Il faut savoir où en sont les réacteurs, dans quel état ils sont, ce qui a été accompli en matière de démantèlement, ce qu'il faudrait faire pour les remettre d'aplomb, et qu'il y ait le "business case" pour avoir un ratio coûts-bénéfices positif pour prolonger. On n'achète pas un chat dans un sac. On a entendu beaucoup d'absurdité jeudi. On fait l'examen nous-mêmes, de manière indépendante, avec des experts. On ne s'engage pas aveuglément.

Certains disent qu'on a privatisé les gains quand c'était intéressant – et donc Engie est arrivée – et maintenant que c'est moins intéressant, on nationalise. Que répondez-vous ?
C'est une lecture biaisée. On ne va pas reprendre que les obligations, on reprendra également les droits, avec les actifs. Est-ce que, maintenant que tout ça est mis sur la table, il y a un intérêt objectif pour l'État de reprendre le parc ? Il faudra l'analyser. (Précisons que le bénéfice opérationnel annuel des centrales d'Engie en Belgique est d'environ 1,45 milliard d'euros, NdlR).
Et il se peut qu'au final, après analyse, ce ne soit pas intéressant et qu'on laisse tomber le rachat ?
Il y a toujours une possibilité qu'il n'y ait pas d'accord au bout, parce qu'on verra ce qu'on découvrira. Mais je pense qu'Engie a travaillé sérieusement. Je rappelle aussi qu'il y a un élément qui fait qu'Engie ne voulait plus faire de nucléaire : c'est qu'on leur a dit que c'était terminé (depuis la loi de sortie, en 2003, NdlR). Ils ont donc adapté leur stratégie d'entreprise. Donc, à ce moment-là, on doit en tirer les enseignements. Dans la stratégie générale du groupe Engie actuellement, le nucléaire belge est une anomalie.

Engie, avec ses traders, profite-t-elle de la volatilité des prix de l'électricité, en faisant varier son offre selon les prix et en spéculant ? Et donc préférerait ne pas voir de nucléaire du tout, ce qui stabilise les prix…
C'est un mauvais procès. Il y a beaucoup de fantasmes, ou des volontés de dire qu'Engie avait tellement intérêt à mettre la machine dans le mur qu'ils ont tout fait pour. D'ailleurs, ils ont accepté qu'on discute. Sinon, ils n'auraient jamais accepté. Et cela permettra d'accomplir notre accord de gouvernement, notre politique énergétique.
"Je n'ai pas attendu la guerre au Moyen-Orient pour défendre le nucléaire"
Au niveau géopolitique, évidemment, avoir la maîtrise de son énergie est essentiel. L'actualité a bousculé certaines opinions sur le nucléaire…
Personnellement, je n'ai pas attendu la guerre au Moyen-Orient pour défendre le nucléaire. Et c'est une stratégie de l'accord du gouvernement qui est bien antérieure. On dépend énormément d'énergies fossiles carbonées. Trop. Forcément, on n'en a pas sur le territoire belge. Le nucléaire permet de produire de manière massive de l'énergie décarbonée, qui va permettre à nos entreprises de faire leur transition énergétique.
Par rapport au gaz, est-ce que c'est possible de revoir aussi la tarification européenne, le marché de l'électricité, puisque c'est aligné sur la dernière centrale mise en route, c'est-à-dire souvent des centrales au gaz ?
Ça peut paraître séduisant au premier regard, en se disant : "Oui, ça ne sert à rien de corréler le prix de l'électricité au prix du gaz". Mais le mécanisme de formation du prix de l'électricité fait que c'est souvent une centrale thermique qui rentre en dernier dans le cycle et qui fixe le prix de l'électricité. Le problème, c'est que si on ne fait plus ça, toutes les centrales au gaz vont sortir du business, ou alors il faudra les subventionner massivement. Et on aura des problèmes. Il faut réduire les moments où l'on doit compenser l'intermittence des énergies renouvelables.
Les 15 milliards d'euros versés par Engie à l'État pour gérer les déchets nucléaires seront-ils remis sur la table des négociations ?
Non. Ils ont été versés dans Hedera (fonds public créé pour cette question, NdlR), et on n'y touche plus.
Certains estiment que c'est sous-évalué…
Ça, de toute façon, ça n'a plus à être discuté. C'est tranché. L'accord a été signé par Alexander De Croo et Tine Van der Straeten. Discussion close. Et je ne pense pas qu'Engie ait envie de rouvrir ce dossier.
"Il n'y a pas eu de règlement de compte, alors que parfois, ça se flingue facilement entre politiques"
Que répondez aux critiques sur le fait que cela ne bougeait pas ces derniers mois ?
Je pense que la discrétion a permis de créer de la confiance et un cadre dans lequel on a pu discuter, sans fuite. C'est quelque chose d'assez remarquable. Alors que les discussions ont parfois été intenses. On n'a pas toujours été d'accord. Donc il se passait quelque chose, malgré ce que disaient certaines personnes.
Politiquement, vous ne vous faites pas voler la vedette par Bart De Wever ?
On a travaillé en bonne intelligence. Et je pense que c'est justement quelque chose de plutôt remarquable : même si on n'est pas du même parti, même si on n'est pas du même collège linguistique, on avait la conviction profonde, lui et moi, qu'il fallait avancer sur le nucléaire et qu'il fallait discuter avec Engie. J'ajouterai que même les autres partis de la coalition ont été, pour les personnes au courant, dans la discrétion. Il n'y a pas eu de règlement de compte, alors que d'habitude, ça se flingue facilement entre partis. Les différentes personnes autour de la table ont compris l'importance du dossier.