"Une nouvelle à en tomber de sa chaise" : après des discussions secrètes, l'État ouvre la porte au rachat des centrales nucléaires d'Engie
Une lettre d'intention a été signée entre l´État belge et Engie pour un rachat potentiel des actifs nucléaires en Belgique. Un tournant majeur.

- Publié le 30-04-2026 à 10h34
- Mis à jour le 01-05-2026 à 13h13

"C'est une bonne nouvelle qui a de quoi faire tomber de sa chaise." L'État belge, Engie et Electrabel ont signé une lettre d'intention ouvrant des négociations exclusives sur une reprise potentielle de l'ensemble des activités nucléaires de l'énergéticien en Belgique. Un virage majeur, accueilli comme une "excellente nouvelle" par plusieurs acteurs du dossier que nous avons contactés. Néanmoins, "ce n'est que le début de l'histoire à écrire", nous dit-on de bonne source.
Le périmètre envisagé est considérable : il couvrirait "les sept réacteurs nucléaires belges, le personnel concerné, les filiales nucléaires, les actifs mais aussi les passifs associés, y compris les obligations de démantèlement et de déclassement", précise le communiqué envoyé par le cabinet du ministre Mathieu Bihet (MR).
Des négociations menées dans le plus grand secret
Selon plusieurs sources proches du dossier, les discussions ont été menées dans une extrême discrétion. "Les personnes au courant se comptent sur les doigts d'une main", confie une source. Les organisations concernées, dont Engie (dirigée par Vincent Verbeke en Belgique), Electrabel, Tractebel, Laborelec, l'AFCN (l'Agence fédérale de contrôle nucléaire), les sites nucléaires eux-mêmes, vont, désormais, devoir se préparer et des discussions auront lieu dès ce jeudi après-midi à la Chambre, et les cadres d'Engie doivent se regrouper également dans la journée pour un conseil d'entreprise, avec la CEO du groupe Catherine MacGregor.
Un protocole d'accord devrait, quant à lui, être trouvé d'ici octobre 2026.
"Bart De Wever a repris le dossier il y a plusieurs mois", avec des discussions "de manière collégiale."
"Est-ce que l'État restera seul ? Est-ce qu'il s'associera avec d'autres investisseurs ? EDF ? D'autres acteurs ?", s'interroge une source. "Est-ce qu'on reprend seulement les centrales ? Les filiales ? Toute l'infrastructure ? Il y a encore beaucoup de questions."
L'accord devra aussi régler un sujet sensible : celui des provisions nucléaires, des coûts de démantèlement et des passifs liés aux déchets. Engie reste, sur ce terrain, en position de force. Les négociations seront très sensibles et l'Etat peut avoir beaucoup à perdre également.
Le démantèlement suspendu
Conséquence immédiate et très concrète de cette lettre d'intention : les travaux de démantèlement et de déclassement en cours doivent être suspendus afin de préserver "la valeur et l'intégrité" des activités nucléaires et de laisser toutes les options ouvertes à l'État belge.
Selon une source industrielle, la suspension doit concerner notamment Tihange 1 mais aussi les opérations liées aux réacteurs arrêtés, dont Tihange 2 et Doel 3. "Dès lundi, le démantèlement est suspendu", indique cette source, qui évoque notamment des opérations techniques qui devaient encore être menées prochainement, dont "la découpe des doigts de gants (des tubes qui permettent de faire passer des instruments de mesure dans le réacteur. Cette découpe marque généralement un tournant dans un processus de démantèlement, NdlR) qui devait, après un report, se faire ce mois de mai à Tihange 1."
"On était dans une situation quasiment de guerre, avec de la résistance pour certains, des agents doubles..."
Pour plusieurs acteurs du secteur, cette décision est symboliquement majeure. Depuis des mois, une partie du personnel nucléaire alertait sur le risque de destruction irréversible de compétences, d'équipements et de capacités techniques. "Engie demandait de détruire l'outil alors que la géopolitique montre qu'on en a besoin et qu'on importait énormément d'électricité de France. Jusqu'à 70 % de nos besoins en ce moment (Elia évoquait, en début de semaine, le chiffre de 58 % d'importation atteint mi avril, NdlR). On était quasiment dans une situation de guerre, avec de la résistance pour certains, des agents doubles, etc. On verra comment tout ce monde va s'adapter. Mais le fait de ne plus avoir à casser l'outil est une excellente nouvelle", nous dit-on.
Une "bonne nouvelle" pour les compétences nucléaires belges
"Aujourd'hui, tous les gens de l'ombre qui voulaient maintenir la filière nucléaire sont heureux", entend-on encore.
"Prolonger le nucléaire ne se décrète pas seulement dans une loi ou un accord politique. Cela suppose de maintenir une filière vivante, des compétences internes et externes, des fournisseurs, des formations, des bureaux d'études, des procédures, des sous-traitants extérieurs et une culture industrielle. Avec cette décision, les entreprises et les écoles de formation voient un avenir", glisse une source. "Beaucoup d'entre elles n'investissaient plus parce que l'outil était censé disparaître. Ça posait d'énormes problèmes", explique cette même source.
Plusieurs sources évoquent désormais la possibilité de réfléchir à une prolongation plus longue, potentiellement jusqu'à vingt ans, de Doel 4 et Tihange 3.
Derrière l'opération de rachat se profile évidemment la question de la durée de vie des réacteurs. Doel 4 et Tihange 3 sont déjà prolongés jusqu'en 2035. Mais plusieurs sources évoquent désormais la possibilité de réfléchir à une prolongation plus longue, potentiellement jusqu'à vingt ans supplémentaires, si les conditions techniques, réglementaires et économiques le permettent.
Rien n'est acquis. L'AFCN, le régulateur et les équipes techniques devront examiner ce qui est faisable, réacteur par réacteur, en prenant la question de la sécurité très au sérieux.
"Ce n'est plus la même logique de travailler dans ce cadre que de travailler avec un opérateur qui ne voulait plus de ses outils."
"Quoi qu'il en soit, ce n'est plus la même logique de travailler dans ce cadre que de travailler avec un opérateur qui ne voulait plus de ses outils", résume une source.
Cet accord pourrait également laisser la porte ouverte à la construction de nouveaux réacteurs, EPR ou SMR (small modular reactor), en Belgique, sur les sites des centrales actuelles, par exemple, qui ont déjà les caractéristiques requises.
À Doel, l'hypothèse d'un nouveau réacteur a déjà été évoquée par le passé (Doel 5) mais a avorté après la catastrophe de Tchernobyl. L'annonce de ce jeudi redonne une consistance politique à ce type de scénario.
Le rôle central de Bart De Wever ?
Si le communiqué émane du cabinet Bihet, plusieurs sources affirment que le dossier a été repris de manière très étroite par le Premier ministre Bart De Wever. "Il a repris le dossier il y a plusieurs mois" mais "les discussions ont été faites de manière collégiale", entend-on encore. "Et c'est une lettre signée avec l'État, pas le gouvernement actuel. Si celui-ci devait tomber, ça ne changerait rien", nous affirme-t-on.
Engie précise, pour sa part, que la lettre d'intention ne constitue pas un engagement ferme de conclure la transaction.
Mais, dans le secteur, certains estiment que cette évolution n'est pas nécessairement favorable à Engie. L'énergéticien avait organisé sa stratégie belge autour d'une sortie progressive du nucléaire, de centrales au gaz, du trading (avec d'importantes équipes de traders), des batteries et d'activités tirant, selon ces sources, "profit de la volatilité des prix de l'électricité".
Rappelons également qu'en février, Engie a racheté UK Power Networks pour douze miliards d'euros.
Or, un parc nucléaire prolongé et stabilisé pourrait mécaniquement réduire cette volatilité. "Pour Engie, dont une partie du business repose sur la volatilité, ce n'est pas forcément une bonne nouvelle", nous dit-on.
Engie, de son côté, devrait évidemment chercher à préserver ses intérêts financiers, notamment dans la discussion sur les provisions nucléaires pour le démantèlement. Rappelons également qu'en février, Engie a racheté UK Power Networks au Royaume-Uni pour douze miliards d'euros. Se séparer des sites belges, principalement en démantèlement, pourrait donc avoir un sens. Reste à l'État belge de négocier correctement le "prix" de cette revente potentielle. "Engie mettait les centrales à la casse, ça ne devrait pas nous coûter de l'argent", nous dit-on.
"C'est une journée exceptionnelle, même si ce n'est pas fini", résume un acteur du secteur. "Les employés du secteur sont fiers du nucléaire. Et, aujourd'hui, ils ont à nouveau une perspective."
