Démantèlement nucléaire : Tihange 1 proche de la phase de non-retour
Où en est le dossier de la prolongation des réacteurs nucléaires à l'arrêt ? La Libre fait le point sur ce dossier.
- Publié le 24-04-2026 à 09h20
Le gouvernement De Wever a officiellement été formé le 3 février 2025. L'un de ses objectifs est d'atteindre 8 GW de capacités nucléaires en Belgique, contre une capacité actuelle de 2 GW (via Doel 4 et Tihange 3, qui ont été prolongés par la Vivaldi jusqu'en 2035).
Pour ce faire, l'Arizona espère prolonger 2 GW de capacités nucléaires supplémentaires et construire 4 GW de nouvelles centrales nucléaires. Où en est-on dans ce dossier ? Tentative de réponse en dix questions.
1. Avec qui négocie l'Arizona ?
Lors d'une récente audition à la Chambre, Mathieu Bihet (MR), le ministre de l'Énergie, a déclaré qu'il négociait avec Engie dans le but de relancer l'exploitation de certains réacteurs déjà arrêtés. Le Liégeois a précisé qu'il travaillait "en collaboration" avec le Premier ministre Bart De Wever.
Engie, qui s'oppose à la prolongation d'autres réacteurs que Doel 4 et Tihange 3, ne serait pas le seul interlocuteur des cabinets Bihet/De Wever. "Nous devons garder toutes les options ouvertes, y compris celle d'impliquer d'autres exploitants nucléaires comme alternative", a précisé Mathieu Bihet, lors de cette audition.
Cet autre acteur pourrait être l'entreprise publique française EDF, propriétaire du parc nucléaire hexagonal. En septembre 2025, le média français La Lettre avait fait état d'un intérêt d'EDF pour la prolongation de Doel 4 et Tihange 3, au-delà de 2035. Il ne s'agissait cependant pas d'une prolongation nucléaire supplémentaire, puisque ces deux réacteurs ont déjà été prolongés jusqu'en 2035 par la Vivaldi.
Quoi qu'il en soit, Mathieu Bihet ne souhaite pas en dire davantage ni sur le contenu des discussions ni sur l'interlocuteur exact ni sur les réacteurs concernés. "Afin de donner une chance de succès à ces discussions, je ne donnerai pas plus de détails à ce sujet pour l'instant", a-t-il précisé à la Chambre.
"Je pense que les discussions actuelles sont avec Engie", avance, de son côté, un observateur bien informé du secteur.
2. Quels réacteurs sont concernés ?
Pour Doel 3 et Tihange 2, respectivement arrêtés en 2022 et 2023, la messe semble dite : ils ne seront probablement jamais relancés. Une récente communication, au sein de l'Arizona, ne mentionne d'ailleurs pas Doel 3 et Tihange 2 comme potentiellement "prolongeables".
Les regards se tournent donc principalement vers Tihange 1, voire vers Doel 1 et 2.
3. Où en est le démantèlement de Tihange 1 ?
En dépit de la volonté du gouvernement de prolonger Tihange 1, Engie n'a pas mis sur pause le démantèlement du réacteur.
Une importante opération doit d'ailleurs avoir lieu début mai. Le sous-traitant Framatome doit en effet procéder à la découpe des doigts de gant, qui permettent de monitorer l'activité du réacteur nucléaire. Or "cette découpe pourrait rendre économiquement impossible la prolongation de Tihange 1", alerte une source interne chez Engie.
Le patron de la centrale de Tihange avait pourtant déclaré, à La Libre, qu'il était toujours possible de remplacer les doigts de gant d'un réacteur. "Mais on ne découpe pas de la même manière quand on sait qu'on ne relancera pas, précise cette source interne à Engie. Aucune précaution ne sera donc prise lors de la découpe des doigts de gant de Tihange 1. C'est ce qui s'est passé lors du démontage de la salle des machines : certaines parties ont été purement et simplement découpées plutôt que débranchées".
Néanmoins, Georges-Louis Bouchez, le président du MR, aurait déclaré ce mercredi, au cours d'un débat sur le nucléaire, que le gouvernement s'opposerait à cette découpe des doigts de gant. Comment l'Arizona pourrait-elle empêcher Engie de faire cela ? Contacté, le cabinet Bihet ne fait aucun commentaire à ce sujet.
Selon une source gouvernementale, le gouvernement est bien au courant de cette échéance. Mais, à ce stade, l'Arizona n'aurait pas l'intention de faire passer une loi qui forcerait Engie à arrêter le démantèlement de Tihange 1. L'idée est plutôt de négocier pour arriver à un accord de prolongation.
En tout cas, l'avancement des opérations de démantèlement de Tihange 1 inquiète certains partisans de la prolongation. "Le gouvernement aurait dû empêcher Engie de démanteler ses réacteurs, s'emporte un observateur. Cette inaction est coupable et dommageable".
Précisons qu'un recours suspensif, introduit par la ville de Huy contre le permis régional wallon, empêche Engie de démonter les tours de refroidissement de Tihange 1 et 2. Le reste du démantèlement peut, lui, se poursuivre.
4. Où en est le démantèlement de Doel 1 et 2 ?
Comme l'explique un rapport du Radiant Energy Group, le démantèlement des réacteurs jumeaux Doel 1 et 2 est plus avancé que celui de Tihange 1. Ce rapport précise que les doigts de gant des deux réacteurs ont déjà été découpés (contrairement à ceux de Tihange 1).
En outre, le démantèlement de Doel 1 est plus avancé que celui de Doel 2. "La restauration de Doel 1 serait plus complexe que le redémarrage de Doel 2, étant donné l'avancement plus poussé du démantèlement", précise le rapport du Radiant Energy Group.
Par ailleurs, si les dernières normes de sûreté nucléaire étaient bien appliquées, un seul des réacteurs jumeaux pourrait être relancé, précise ce consultant.
5. Quid des normes de sûreté nucléaire ?
La Belgique a transposé, en 2020, les dernières normes de sûreté nucléaire mises en place après Fukushima. Et, selon nos informations, il ne sera pas possible de relancer Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 en appliquant ces normes.
Cette complexité apparaît également dans le rapport du Radiant Energy Group, pourtant considéré comme un consultant pro nucléaire. Si ce rapport conclut qu'il est possible de relancer les réacteurs arrêtés, un gros bémol apparaît. En effet, le rapport précise que la prolongation se ferait sans appliquer les dernières normes de sûreté nucléaire.
Le consultant ajoute que la prolongation de Doel 4 et Tihange 3, qui a été réalisée en respectant les dernières normes de sûreté, coûtera entre 1,6 et 2 milliards d'euros. "Le redémarrage de réacteurs supplémentaires dans le même cadre serait encore plus coûteux", précise-t-il. En effet, Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 appartiennent à une génération précédente de celle de Doel 4 et Tihange 3. Les travaux seront donc a priori plus lourds.
La question est donc : le gouvernement voudra-t-il abaisser les normes actuelles de sûreté nucléaire pour permettre une prolongation ? À la Chambre Mathieu Bihet a déclaré que le coût des prolongations "dépendra des exigences de sûreté". IL semble donc ouvrir la porte à un débat sur ces normes.
6. Est-ce économique ?
Febeliec, la fédération qui représente les consommateurs industriels d'énergie, estime qu'une prolongation des plus vieux réacteurs serait rentable, même si elle devait coûter le double de celle de Doel 4 et Tihange 3. Selon les calculs de l'expert de Febeliec, Andreas Tirez, le coût maximum de l'électricité produite par les réacteurs prolongés serait de 107 euros par MWh.
"On sait que la prolongation d'anciens réacteurs, même pour dix ans, est compétitive, nous explique-t-il. En ce qui concerne la construction de nouvelles centrales, cela reste à démontrer". Mais Febeliec est-il favorable à un abaissement des normes de sûreté pour permettre une telle prolongation ? "Ce n'est pas de ma compétence", répond Andreas Tirez.
7. Peut-on forcer Engie à prolonger ?
Febeliec estime que le gouvernement devrait élargir la portée de l'article 4bis de la loi électricité, pour obliger Engie à prolonger ses réacteurs.
Actuellement, cet article oblige les producteurs d'électricité à prévenir les autorités lorsqu'ils arrêtent une unité de production. Et si cet arrêt menace la sécurité d'approvisionnement, les autorités peuvent obliger l'exploitant à maintenir en fonctionnement son unité.
Interrogé sur cette possibilité, Mathieu Bihet estime que l'article 4bis actuel ne permet pas à l'État de réquisitionner les centrales nucléaires d'Engie.
Quid d'une extension de cet article ? Selon Mathieu Bihet, on ne sait pas si un tel élargissement respecterait l'équilibre entre la liberté d'entreprise et les enjeux d'intérêt général (sécurité d'approvisionnement, climat…). Bref, la Vivaldi ne semble pas vouloir utiliser l'arme… nucléaire face à Engie.
8. Quid du conflit avec Engie ?
Par ailleurs, Engie est toujours en conflit avec l'État belge concernant la prolongation de Doel 4 et Tihange 3, décidée par le précédent gouvernement. Pour rappel, Engie a obtenu un rendement garanti de 7 % sur le capital qu'il investit dans la prolongation des deux réacteurs. Ce rendement garanti est obtenu via un prix de vente garanti de l'électricité produite par Doel 4 et Tihange 3 (le "strike price", dans le jargon). Plus les travaux de prolongation coûtent cher, plus l'État doit garantir un "strike price" élevé à Engie.
Or on soupçonne Engie de vouloir incorporer des coûts qui n'ont rien à voir avec Doel 4 et Tihange 3, afin de bénéficier d'un "strike price" plus élevé. Le gouvernement et Engie doivent encore se mettre d'accord sur la nomination d'un expert, qui tranchera le litige.
"Si on n'arrive déjà pas à se mettre d'accord sur un litige qui concerne les réacteurs déjà prolongés, je doute qu'on puisse avancer sur la prolongation des autres réacteurs", avance une source.
9. Le réseau peut-il accueillir plus de réacteurs nucléaires ?
Selon un récent rapport de la Creg, le régulateur fédéral, il risque d'y avoir trop d'électricité sur le réseau en été à partir de 2029, lorsque Doel 4 et Tihange 3 produiront toute l'année. En cause ? Les panneaux photovoltaïques des particuliers ne peuvent être coupés à distance en cas de surproduction à l'échelle nationale (en cas de surtension locale, ils se coupent automatiquement). Les centrales nucléaires, quant à elles, ne peuvent moduler leur production que quelques fois par an et dans certaines limites.
La production photovoltaïque, conjuguée à la production nucléaire, pourrait donc menacer la stabilité du réseau électrique dès 2029 (en raison d'un excès de production non gérable). "Bien que de nombreux projets de stockage par batterie soient en cours de développement, il n'est pas certain que ceux-ci seront seuls capables de réduire le risque", précise le rapport de la Creg.
Quid en cas de prolongation nucléaire supplémentaire ? "L'ajout de 1 à 2 GW de production peu flexible augmentera encore la quantité de flexibilité nécessaire pour assurer la sécurité d'exploitation du système électrique belge", répond la porte-parole de la Creg.
10. Quid du timing ?
Quand la Belgique disposera-t-elle du programme nucléaire voulu par l'Arizona ? La date butoir du 21 juillet, un temps évoquée, n'est pas confirmée. Le cabinet Bihet n'annonce aucun timing. Il précise qu'un groupe de travail, basé sur les recommandations de l'Agence internationale de l'énergie atomique, va être mis en place en vue d'élaborer ce programme.

