"Quitte à paraître cynique et complètement antisocial, je ne vais pas pleurer sur la fermeture d'Audi"
Election de Donald Trump, répercussions sur l'Europe, Audi Brussels… 2024 a été chargée en actualité économique et 2025 promet de l'être tout autant. Tour d'horizon, en toute franchise, avec les économistes Etienne de Callataÿ, Bruno Colmant, Geert Noels et André Sapir.

- Publié le 07-01-2025 à 18h53
- Mis à jour le 07-01-2025 à 19h07

Pouvoir d'achat sous tension, guerres commerciales, traité de libre-échange Mercosur, industries en déroute, dont Audi Brussels… 2024 a été une année pleine de rebond, de tensions, voire de conflits au niveau économique. Les économistes Etienne de Callataÿ (Orcadia Asset Management), Bruno Colmant (Académie Royale de Belgique), Geert Noels (Econopolis) et André Sapir (ULB) ont partagé leurs points de vue sans détour, sans langue de bois, sur ce qui a marqué l'année et les dossiers à garder à l'œil pour 2025. C'est la "Rétro Eco" de LN24, à retrouver en intégralité ci-dessus.
Donald Trump sur toutes les lèvres
Evidemment, Donald Trump, qui signera son retour à la Maison-Blanche à la fin du mois de janvier, et son acolyte Elon Musk ont marqué l'année.
"C'est la personnalité de l'année. Ce ne doit pas forcément être quelqu'un qu'on aime bien", lance Etienne de Callataÿ, qui regrette que le président sortant Joe Biden n'ait pas réussi à défendre son bilan économique qui n'est "pas médiocre".
"On va entrer dans une nouvelle phase du capitalisme, après le néocapitalisme de Reagan", enchaîne Bruno Colmant, avant de poursuivre, moins théoriquement, que cette réélection est "une leçon de management politique" de la part de Donald Trump, malgré son échec précédent et les nombreuses critiques. "Elon Musk, l'âme damnée de Trump, va mettre en place le plébiscite permanent via son réseau social X", prévient-il, plus inquiet quant aux rôles des réseaux sociaux dans les démocraties modernes. "Kamala Harris n'était pas préparée. C'est la grande erreur des démocrates", poursuit-il, alors "que Donald Trump a donné une image de solidité, de virilité" aux Américains.
Des conséquences lourdes pour l'Europe ?
Pour l'ensemble des économistes, les conséquences sur l'Europe de la réélection de Donald Trump seront un protectionnisme accru et des tensions commerciales tout autant accentuées. "Les USA isolationnistes, la Chine qui déverse ses produits dans tous les domaines […]. Si on n'est pas capable d'être à la hauteur de ce renouveau idéologique en matière économique, nous serons encore plus perdants", prévient Bruno Colmant.
"Si on n'est pas capable d'être à la hauteur de ce renouveau idéologique en matière économique, nous serons encore plus perdants"
Par ailleurs, l'Allemagne, très dépendante des exportations, en Chine comme aux USA, pourrait perdre gros. Ce qui fait dire à Etienne de Callataÿ que le pays sera peut-être plus à l'écoute des pays du sud de l'Europe, que certains qualifiaient de "PIGS" (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) de manière péjorative à cause de leurs situations économiques passées, alors que ceux-ci semblent s'en tirer mieux actuellement.
"Le modèle allemand est très dépendant des exportations, c'est un modèle pas soutenable. Ils allaient dans le mur, ils avaient une relation bizarroïde voire incestueuse avec la Chine, avec l'énergie russe… dans le fond, il y avait une heure de vérité", tranche encore Etienne de Callataÿ.
"Mais si l'Allemagne va moins bien, la Belgique aussi. C'est notre premier partenaire commercial. Notre propre modèle industriel est aussi en péril", rétorque Bruno Colmant.
"Le rapport Draghi (sur les besoins de réindustrialisation de l'Europe, NdlR) n'est pas l'équivalent de l'IRA aux USA. Aux USA, les sociétés décident et investissent quand ils ont de la marge. En Europe, ce sont les politiciens qui décident ce qui est bon ou non", tacle Geert Noels, d'un point de vue libéral.
"Mais si l'Allemagne va moins bien, la Belgique aussi. C'est notre premier partenaire commercial. Notre propre modèle industriel est aussi en péril."
"Mon pari est que ce qu'il va rester du rapport Draghi, c'est une mise en œuvre limitée au niveau de la Défense. Car Trump n'assurera pas la défense de l'Europe", note pour sa part André Sapir.
Le sulfureux cas d'Audi Brussels
Autour de la table, les économistes déplorent dans l'ensemble le cas de la gestion d'Audi Brussels, qui fermera ses portes le 28 février prochain.
"Il faut protéger nos industries pour les bonnes raisons", lance Geert Noels, estimant qu'il ne faut pas subventionner une industrie qui ne peut plus être rentable.
"Des voitures, il y en a trop, tout le monde le sait. Est-ce que je vais pleurer la fermeture d'une entreprise qui produit des SUV, des monstres automobiles ? Où sommes-nous ? Les politiques ont été myopes."
"Quitte à paraître cynique et complètement antisocial, ce que je ne suis pas, je ne vais pas pleurer sur la fermeture d'Audi. Il faut bien sûr accompagner la fermeture, c'est la fin d'une ère, mais il faut tirer des enseignements", lance pour sa part Etienne de Callataÿ, conscient que ses propos puissent choquer. Mais il enchaîne, en mettant les pieds dans le plat. "Des voitures, il y en a trop, tout le monde le sait. Il faut qu'il y en ait moins. La solution n'est pas dans plus de voitures. Manque de pot, ça tombe chez nous. Est-ce que je vais pleurer la fermeture d'une entreprise qui produit des SUV, des monstres automobiles ? Où sommes-nous ? Les politiques ont été myopes. C'est une industrie déclinante", assume-t-il.
"Je ne suis pas d'accord. Ça me heurte. Les travailleurs sont victimes des politiques européennes pas bien pensées. On aurait pu donner du temps à l'adaptation. Le darwinisme social reporte sur le travailleur tout le coût d'ajustement", rétorque pour sa part Bruno Colmant.
"Le darwinisme social reporte sur le travailleur tout le coût d'ajustement."
"Le dieselgate (triche de Volkswagen sur les moteurs diesel qui a provoqué un scandale monumental en 2015, NdlR) a une responsabilité terrible, l'industrie européenne et VW ont freiné par tous les moyens possibles ces changements vers l'électrique ! Ils le savaient il y a dix ans", note pour sa part André Sapir, très critique vis-à-vis de l'industrie.
Situation budgétaire de la Belgique
Avant d'entamer le tour d'horizon sur 2025, les économistes ont déploré la situation économique de la Belgique.
"Je ne suis pas dans un mode de pensée de panique. Les marchés ne sont pas encore trop inquiets, comme en France où il y a une crise politique. Mais ce que cela traduit, c'est qu'on est arrivés à la limite au niveau budgétaire, avec une dette, un déficit, des dépenses mais aussi une taxation élevée, alors qu'on a le défi climatique et celui de la défense à relever", commente par exemple André Sapir. Regardez l'émission en intégralité ci-dessus ou sur LN24, ainsi que les Rétro Politique, International, Société et Sport ci-dessous.
