Pierre-Yves Jeholet (MR) : "Il faut arrêter. On en a dépensé de l'argent public en Région wallonne… Mais ça n'a pas fonctionné"
Le ministre wallon de l'Économie Pierre-Yves Jeholet participait à la mission économique princière menée par la princesse Astrid au Brésil. Il avait un message clair en parallèle des cocktails : l'argent public qui coule à flots, c'est fini. Il va falloir se serrer la ceinture.

- Publié le 28-11-2024 à 15h13
- Mis à jour le 05-12-2024 à 16h35

"Chaque euro compte". Le message de Pierre-Yves Jeholet, ministre wallon de l'Économie (MR) est clair. Il a fait le déplacement jusqu'au Brésil pour la mission économique avec la princesse Astrid, qui se terminera sans lui le 30 novembre, pour accompagner les entreprises wallonnes et l'Awex, ainsi que les partenaires de hub.brussels et de l'Agence du Commerce extérieur. Mais si soutenir les entreprises, particulièrement les PME, pour atteindre des objectifs internationaux, c'est oui, dépenser à tout va, c'est non, et il réduire la voilure. Entretien.
Fédérations, agences et ministres wallons, bruxellois, flamands, fédéraux… on s'y retrouve, dans une mission économique comme cela au Brésil ?
Le label Belgique compte énormément à l'étranger. Quand nous avons le Roi et la Reine en visite d'État, ça compte vraiment. Ici, c'est pareil avec la princesse Astrid. Le commerce extérieur a été régionalisé, c'est vrai qu'il y a une agence bruxelloise, flamande et wallonne, mais ce qui est important, c'est qu'on tire à la même corde, dans la même direction. C'est important que l'ensemble des régions soient là. Notre réseau peut parfois manquer de lisibilité et de cohérence parfois, vu de l'étranger, mais c'est notre pays qui est organisé comme cela.
"L'argent ne coule plus des murs, chaque euro public doit être utilisé de façon efficace"
C'est important pour le business, ces missions ?
Oui. La petite région qu'est la Wallonie est une économie exportatrice, dont via les importants secteurs pharma et biotechs qui exportent près de 70 % de leur production. On exporte dans les pays voisins mais quand on voit les évolutions mondiales, avec la Russie, le retour de Trump aux États-Unis, avec la Chine qui est un partenaire et un concurrent commercial, il faut pouvoir diversifier davantage ses exportations. Et donner aux PME les ambitions de s'exporter à l'international. On a AB Inbev, UCB, GSK, Sonaca, mais il y a aussi toutes les PME wallonnes. Les vaccins sont incontournables. Si on veut que ces PME grandissent, la croissance passera par l'internationalisation.
Avec du soutien d'argent public ?
Il y a des priorités. Je pense qu'il faut faire des efforts budgétaires, tout en encadrant nos entreprises. Mieux, peut-être avec moins d'argent public demain, il ne faut pas s'en cacher, mais il faut prioriser certaines actions et supprimer les effets d'aubaine, mesurer les impacts. Le soutien à l'internationalisation reste important… Mais l'argent ne coule plus des murs, chaque euro public doit être utilisé de façon efficace. Et tout n'est pas qu'une question d'argent, il faut aussi avoir de l'ambition, et ça s'éduque. Et quand on a moins de moyens, il faut arrêter le saupoudrage et privilégier certains secteurs, limiter les aides pour les grands groupes peut-être.
"Quand on a 240 000 chercheurs d'emplois en Wallonie, on peut se dire qu'il y a peut-être encore des choses à faire."
Quels sont les secteurs clés ici pour la Wallonie ?
La mission est dense sur le volet des biotechnologies mais aussi la Défense, les enjeux de la décarbonation. On parle beaucoup des hélicoptères en ville ici, on nous a justement présenté des hélicoptères 100 % électriques… Cette mission permet aussi les échanges dans le monde académique. On a besoin de talents.
Via l'immigration ?
Non, c'est d'abord pour renforcer le rôle de l'académique. La migration économique peut avoir du sens si on ne parvient pas à trouver de la main-d'œuvre. Mais quand on a 240 000 chercheurs d'emplois en Wallonie, on peut se dire qu'il y a peut-être encore des choses à faire. C'est un défi majeur, l'éducation et la formation. Il faut impliquer le monde économique au sein des universités, c'est porteur.
Le soutien à l'internationalisation, avec l'Awex, ça coûte combien par an ?
On est autour de 70 millions d'euros par an pour le fonctionnement de l'Awex (82,5 millions en 2023, car en partie gonflé par le plan de relance, et 71 millions en 2022, NdlR). On a un réseau important dans le monde. C'est donc un budget qui a ses raisons d'être. Mais comme dans tous les secteurs, il y aura des efforts à faire…
"Il ne faut pas s'inscrire dans un discours antiéconomique ou moralisateur contre les entreprises et ceux qui investissent. On a tous notre part de responsabilité et les citoyens aussi."
Les critiques faites sur l'intensification du commerce à l'international avec des pays comme l'Australie ou le Brésil qui iraient à l'encontre des engagements climatiques, qu'en pensez-vous ?
Je suis pour la croissance, on en a besoin pour produire plus de richesses en Wallonie, en Belgique, et il faut soutenir les entreprises, réindustrialiser, et exporter. Il faut arrêter aussi de dire que les entreprises ne font pas d'effort dans la décarbonation de leurs activités. Mais il faut être plus clair au niveau européen, il faut éviter la concurrence déloyale extérieure à cause de normes trop strictes, alors qu'on a déjà pas mal de problèmes en Europe. Il ne faut pas être plus catholique que le pape. Il ne faut pas s'inscrire dans un discours antiéconomique ou moralisateur contre les entreprises et ceux qui investissent. On a tous notre part de responsabilité et les citoyens ont aussi leurs parts de responsabilité dans leur façon de consommer. Ce n'est pas en mettant toujours des punitions qu'on va y arriver.
Le dirigeant de Solvay, Philippe Kehren, dit la même chose, mais demande aussi potentiellement plus d'aides pour la transition… Qu'en pensez-vous ?
La transition ne se fera pas qu'avec des aides publiques. Il faut être clair : aujourd'hui, les aides publiques, c'est compliqué. Que ce soit au niveau fédéral, entités fédérées et pouvoirs locaux, à tous les niveaux. Et on n'est pas le seul pays concerné. Regardez en France, ce n'est pas mieux. Mais encore une fois, les réglementations européennes pèsent trop sur les entreprises…
On oublie le Green Deal ?
Non, il ne faut pas. Mais le revoir. La transition est l'objectif, mais il faut le faire par étapes sans pénaliser nos entreprises par rapport à l'international. Et quand je vois le plan européen après la crise Covid, on voit qu'on a pu faire beaucoup de choses. Mais les aides européennes, Feder etc., nous ont-elles permis de nous reconvertir ? Non. Pourtant on en a eu et on en a dépensé de l'argent en Région wallonne… Mais ça n'a pas fonctionné. On a trop saupoudré. Il faut un plan avec des lignes fortes et claires. La décarbonation est essentielle mais doit se faire intelligemment.
"On en a eu de l'argent européen en Région wallonne...Mais ça n'a pas fonctionné."
La captation et séquestration carbone, vous y croyez en tant que ministre de l'Économie ? Ça va coûter cher, aux entreprises et aux pouvoirs publics de tous les niveaux…
À un moment donné, on ne peut plus vivre au-dessus de nos moyens. Croire que les aides publiques vont régler tous les problèmes, c'est un leurre. Alors possible économiquement, à voir, mais ça ne sera pas à faire uniquement via par l'argent public.
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Revenons sur le traité UE-Mercosur, qui est en filigrane de cette mission. Emmanuel Macron, en France, s'est montré très réticent… Qu'en pensez-vous ?
Il n'y a pas que la France, il y a la Pologne, les Pays-Bas. Ce qu'on dit, nous, c'est qu'on est favorables aux conventions de libre-échange, on veut amplifier le commerce mondial entre l'Europe et les différents continents. Je rappelle qu'au niveau du Ceta, le MR était le seul à le défendre, et l'opportunité, pour le monde agricole, était énorme, et ça s'est confirmé.
"Paul Magnette a embêté tout le monde. Il avait des discours d'arrière garde, des discours communistes !"
Paul Magnette n'avait-il pas raison d'émettre des doutes ? Ou cela a embêté tout le monde ?
Bien sûr que ça a embêté tout le monde. Il avait des discours d'arrière-garde, des discours communistes ! Je ne les partage pas. Avec l'accord UE-Mercosur, on est favorables par rapport au monde industriel, mais par rapport au volet agricole, à un moment, il ne faut pas que ça soit une concurrence déloyale et que ça nuise aux critères environnementaux et sanitaires. Il faut une réciprocité des standards. Le secteur agroalimentaire wallon est stratégique et ne doit pas être pénalisé.
Macron n'a-t-il pas une position similaire à Magnette aujourd'hui ?
Non, il est conscient qu'on ne peut pas signer un accord sur le dos d'un secteur. Derrière cela, il y a des éleveurs, des agriculteurs, et des familles, ainsi que des objectifs d'alimentation saine. Et ça Macron en est conscient, peut-être grâce aux manifestations, mais je ne pense pas qu'il soit opposé au libre-échange. Il faut une exception agricole dans cette convention.
Un mot pour Rudi Vervoort, le ministre président bruxellois socialiste présent dans la mission mais qui devrait partir prochainement ?
Je n'ai pas l'impression qu'on aura un accord à Bruxelles d'ici la prochaine mission économique en mars en Inde… En tout cas, si je ne suis pas sur la même ligne idéologique que lui, c'est une personne conviviale et j'ai d'excellentes relations avec lui. Travailler avec lui pendant deux ans, côte à côte, pendant le Covid et les Codeco, ça rapproche. Même si on peut ne pas être d'accord du tout sur le plan politique.
Et pour la ministre Hadja Lahbib, qui a dû quitter rapidement la mission et rejoindra la Commission européenne en décembre ?
Je n'ai pas fait tellement de missions avec elle. Mais elle va avoir du travail, car on a besoin d'Europe. Mais il va falloir simplifier de façon radicale les directives européennes. On n'imagine pas comme tout cela est pénalisant pour nos entreprises. Ceux qui rédigent toutes ces normes doivent être conscients de la réalité de terrain. Ils sont parfois dans un autre monde.
L'histoire d'amour entre MR et les Engagés est-elle toujours au beau fixe ?
Ça se passe bien. Les plus belles histoires d'amour sont parfois marquées par des disputes. Je n'imagine pas qu'il ne puisse pas y en avoir. Mais la différence avec l'amour, c'est qu'on ne règle pas ça sur l'oreiller par après.
