Bruno Colmant : "Le monde est beaucoup plus violent. Et ce choc sismique est très dangereux pour nos entreprises"
L'économiste Bruno Colmant estime que l'Europe et la Belgique doivent également probablement se séparer de certaines industries impossibles à sauver, comme l'automobile (Audi Brussels par exemple), et miser sur de futurs champions. Mais le chemin s'annonce tortueux. Entretien.

- Publié le 25-11-2024 à 13h18
- Mis à jour le 25-11-2024 à 16h47

De retour d'un séjour aux États-Unis, Bruno Colmant, économiste et membre de l'Académie royale de Belgique, livre son regard critique sur le "choc sismique" que risquent de provoquer les potentielles taxes douanières qu'infligerait Donald Trump lors de sa future présidence, ainsi que l'ambiance qui règne aux États-Unis, dans le face-à-face du Mag Eco de LN24.
"C'est un choc économique sans comparaison. Un choc sismique très dangereux pour les entreprises européennes", commente-t-il brièvement.
Selon lui, ainsi que de nombreux observateurs, Trump va privilégier les accords bilatéraux, c'est-à-dire avec des pays de l'UE par exemple mais pas avec l'Union dans son ensemble. Ce qui va diviser les pays de l'UE. "Il y aura des dissensions. La Hongrie s'est déjà précipitée. L'Europe est en danger", poursuit-il.
Mais au fond, Donald Trump n'aurait-il pas raison d'arracher ces accords aux forceps face à ses "alliés" ? "Dans un premier temps oui, le protectionnisme est toujours positif à court terme. Mais à moyen et long terme, non. L'isolationnisme fait perdre les effets positifs de la concurrence. L'économie va détonner complètement", expose-t-il.
L'Europe, l'idiot utile du capitalisme ?
À savoir si l'Europe a les armes pour se battre face aux géants américain et chinois, il redoute une certaine faiblesse du modèle européen face à "l'hypercapitalisme".
"Le monde est beaucoup plus violent dans ce néolibéralisme et l'économie de marché est dépouillée de la protection collective."
"On vit toujours avec un système tempéré, social, mais ce modèle n'est plus référentiel. Le monde est beaucoup plus violent dans ce néolibéralisme. L'économie de marché est dépouillée de la protection collective. Ce modèle de protection sociale est également plombé en termes d'endettement public par rapport à des pays qui prônent l'individualisme absolu. […] Mais si on touche au modèle de solidarité intergénérationnel comme les pensions, les plus jeunes vont se demander pourquoi cotiser, et ça va casser le lien", prévient-il.
Par ailleurs, dans la thématique des questions de finances publiques, le 21 novembre, la banque Belfius a, dans la foulée de ce qu'avait déjà annoncé ING, refusé de financer certaines communes (dans le cadre du "plan oxygène"), dont celle de Mons, qui a vu arriver au pouvoir le PTB, en coalition avec le bourgmestre PS Nicolas Martin. Mais est-ce que Belfius a eu raison ?
"Je ne crois pas que Belfius ait parlé du PTB (comme certains laissent l'entendre, NdlR), c'est sûrement une interprétation politique. Mais Belfius doit gérer des risques, comme toute banque, et doit éviter de concentrer des risques sur un débiteur particulier (comme une commune, NdlR)", commente Bruno Colmant.
Accord controversé UE-Mercosur et le cas d'Audi Brussels "perdue"
Enfin, sur le dossier chaud de l'accord entre l'UE et le Mercosour, l'économiste se montre nuancé mais assez critique.
"Cet accord ne sera pas favorable pour la Belgique… C'est un accord global. Mais c'est surtout l'industrie allemande qui sera favorisée. Au niveau agricole belge, c'est un problème. Le ministre de l'agriculture David Clarinval (MR) l'a dit", commente-t-il. Notons qu'en parallèle, la mission économique princière belge, qui se déroule du 23 au 30 novembre, a pour but de favoriser les échanges bilatéraux entre la Belgique et le Brésil.
Mais le problème, c'est qu'on est coincés entre les États-Unis isolationnistes et la Chine, qui va déverser ses surcapacités de production en Europe", lâche-t-il. La pression pour les entreprises européennes se ferait déjà sentir. "Ça commence déjà. Le risque pour l'industrie automobile européenne est qu'elle soit en déliquescence. Et les Chinois vont ouvrir des usines en Europe pour inonder le marché de l'intérieur", tacle-t-il.
"La question est de savoir si on table sur l'industrie automobile ou non. Il faut se poser la question de savoir dans quoi on peut être dominant et non essayer de sauver des domaines quasiment insauvables, comme on l'a vu avec la sidérurgie par le passé", avance-t-il. Audi Brussels et consorts sont-ils perdus ? "En partie. Et ça se passe dans un désintérêt politique complet. Contrairement à l'époque de Reynders et Verhofstadt en 2007…", affirme-t-il.
Retrouvez l'interview dans son intégralité dans la vidéo ci-dessus.
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