Croquis de justice : "Quand je suis vraiment acculé, je vole"
Ce sans-papiers en Belgique depuis 2010 est en aveux. Il dit ne pas avoir le choix.

- Publié le 14-05-2021 à 20h45
- Mis à jour le 21-05-2021 à 21h44

Messieurs, si vous avez envie de papoter, c'est à l'extérieur." La présidente tente de maintenir un semblant d'ordre dans son prétoire, une chambre correctionnelle dévolue aux citations en procédure accélérée. Les quatre hommes, qui attendent d'être jugés, réajustent leurs masques. L'un fait un vague signe d'excuse et la conversation s'éteint.
Cette chambre traite de dossiers simples. Le but est de donner une réponse rapide, généralement dans les quelques semaines suivant la commission des faits. Les dossiers s'enchaînent. De nombreux prévenus sont sans avocat.
C'est le cas d'Adil, jugé pour un vol à la mi-mars à la gare du Midi à Bruxelles et d'une tentative, une semaine plus tard. Il s'exprime via une interprète.
Il est en aveux pour le premier fait et conteste le second. Le tout a été filmé par la vidéosurveillance. Pour l'un des faits, on voit Adil projeter un liquide sur un homme africain. Dans la confusion, un homme, qui serait son complice et qui n'a pas été appréhendé, vole le sac de la compagne du voyageur.
"C'est le policier qui dit cela", argumente Adil. "Non ce n'est pas la police. Ce sont les images", corrige la juge.
La magistrate rappelle à Adil qu'il a expliqué à la police être en Belgique depuis 2010, qu'il y travaille au noir et que, quand il n'a pas de travail, il vole. "Ce n'est pas rassurant", lance-t-elle.
"C'est exceptionnel", réplique, d'une petite voix, Adil.
Des faits passibles de dix ans
Ce qui n'est sans doute qu'en partie vrai. Adil a été condamné en 2012 et en 2019. Il est en récidive légale et la peine peut donc être doublée, avec un maximum de 10 ans, lui rappelle la juge.
"Vous travaillez pour le moment ?",demande la juge. Adil concède que non : "Avec le Covid, ce n'est pas facile."
"Donc, pour le moment, vous volez ?" déduit la magistrate. "Non, je ne vole pas", maintient Adil.
"Et pourquoi avez-vous volé le 13 mars ?" relance la juge. "Je n'avais pas d'argent", répond Adil.
"Monsieur, si vous ne travaillez pas, a priori l'argent ne tombe pas du ciel. Donc quand vous ne travaillez pas, vous n'avez pas d'argent et quand vous n'avez pas d'argent, vous expliquez que vous volez. Vous comprenez mon inquiétude ?" conclut la juge.
"Parfois, quand je suis vraiment acculé, je vole", reconnaît Adil. "Monsieur, vous comprenez que vous êtes un danger pour la société ?" dit la magistrate avant de céder la parole à la procureure.
Un trio qui "cherche des proies"
Celle-ci synthétise les faits. Adil comparaît pour deux faits. Il faisait partie d'un groupe de trois qui "cherche des proies" à la gare du Midi, plus précisément le long des quais où arrivent les trains internationaux. "Une personne distrait le voyageur, une autre vole le bagage et une troisième fait le guet", résume-t-elle.
Pour le premier fait, qu'il a reconnu, Adil est impliqué dans le vol. Pour le deuxième, qu'il nie, il faisait le guet. "Un coauteur est le même. J'ai un peu du mal à croire que Monsieur regardait juste ce qu'il se passait." Vu la récidive légale, elle requiert 15 mois.
Sans avocat, Adil doit se défendre lui-même. "Levez-vous", dit la juge. Et de résumer le réquisitoire de la procureure. "N'y a-t-il pas une autre peine que la prison ?" interroge Adil.
Et, à la juge qui lui demande son statut administratif, il dit qu'il n'en a pas. Il est en séjour illégal. "C'est le problème. Vous êtes dans une situation difficile. Il y a une série de choses qui ne peuvent pas être envisagées pour vous, car vous n'avez pas de domicile en Belgique", lui précise la juge.
"J'ai une adresse, mais elle n'est pas officielle", tente Adil.
"Monsieur, cela fait onze ans que vous êtes en Belgique. Vous n'avez jamais entamé de démarches pour régulariser votre situation", rétorque la juge à Adil, qui s'inquiète : "Vous allez me donner ma condamnation maintenant ?"
La juge lui répond qu'il faudra attendre un mois et que la seule chose qu'il peut peut-être demander au tribunal est la clémence.
"Je reconnais que ce n'est pas bien ce que j'ai fait, mais ma situation fait que je suis parfois pressé", argumente Adil.
Une juge pédagogue
Ce que n'accepte pas la juge. "Il y a des gens dans votre situation qui arrivent à ne pas voler. Même si le tribunal peut comprendre que la situation n'est pas facile. Rien ne vous autorise à commettre de tels faits."
Et la juge essaie de se mettre au niveau d'Adil : "Vous avez peut-être une valise avec des choses qui sont importantes pour vous. Toute votre vie se trouve dans cette valise et vous allez peut-être croiser le chemin de quelqu'un qui estime être dans une situation difficile et toute votre vie a disparu. Vous ne savez pas ce qu'il y a dans la valise des gens. C'est la même chose pour un sac à main, un GSM où vous avez les numéros ou des photos d'une personne importante pour vous. Rien ne vous autorise à cela."
Et d'ajouter que le tribunal doit éviter la récidive, qu'Adil a déjà par le passé bénéficié d'un sursis partiel.
"Je comprends. Je sais ce que j'ai fait. J'ai honte. Mais voilà", conclut Adil.
Jugement le 27 mai.
