Croquis de justice : "À 60 ans, il a mieux à faire qu'aller en prison"
Cinq individus sont jugés pour leur implication dans une affaire de trafic d'être humains. Les plaidoiries n'évoquent aucun individu victime de traite d'être humains, mais des faits, commis entre 2014 et 2017, relatifs à des faux papiers.

- Publié le 25-04-2021 à 11h43
- Mis à jour le 21-05-2021 à 21h44

"Ce sont toujours des affaires compliquées et pas très intéressantes dans cette chambre. D'ailleurs, les avocats ne comprennent pas toujours tout aux dossiers qu'ils traitent ici dans le cadre d'une aide juridique", glisse un avocat en quittant la salle d'audience, le temps d'une pause.
Une affaire "pas très intéressante", sauf qu'au vu des nombreux policiers présents, le dossier semble sérieux. "C'est une histoire de trafic d'être humains. Pas intéressante, je ne sais pas, mais compliquée, c'est sûr", explique un agent qui mène la garde à l'entrée de la salle.
La cloche retentit, signalant que l'audience va reprendre dans quelques instants. "Ne cherchez pas des gros colosses aux allures de gangsters, les prévenus, ce sont ces messieurs, là devant", nous murmure une dame installée, seule, au fond de la salle.
Les prévenus ont effectivement l'allure du "bon père de famille", la plupart n'avaient d'ailleurs jamais eu affaire à la justice auparavant. Des "primo-délinquants" donc qui risquent une à sept années de prison pour participation à une organisation criminelle et trafic d'êtres humains. "En fait, il s'agit plutôt de trafiquants de paperasse", glisse la défense d'un des prévenus. Les plaidoiries qui s'enchaînent n'évoquent en effet aucun individu victime de traite d'être humains, mais des faits relatifs à des faux papiers.
Faussaire, convoyeur et "traficoteur"
Contrats de travail, cartes d'identité, certificat d'immatriculation, baux et même abonnements de titres de transport, les prévenus sont accusés d'avoir fabriqué des faux, trafiqués des vrais papiers ou encore d'avoir joué les intermédiaires pour faire circuler ces documents.
Les faits ont été commis entre 2014 et 2017. Une longue enquête nourrie de nombreuses écoutes téléphoniques de la police a permis de mettre la main sur la petite bande. Badr* est accusé d'avoir joué au faussaire, Miloud* et Momo* les coursiers. Dialo* aurait bidouillé des cartes grises pour "rajeunir" des vieilles voitures et les revendre plus facilement à l'étranger. Le tout pour le compte d'un seul homme : Rachid*.
Les prévenus plaident tous coupables et reconnaissent leur rôle en tant que faussaire, convoyeur ou "traficoteur". Mais ils nient en bloc les accusations les liant à un trafic d'êtres humains.
"Oui Madame, je veux payer ma dette"
"Mon client est un petit exécutant, il a fait ça pour quelques billets et n'a rien fait d'autre que transporter des enveloppes, mais il ne savait pas ce qu'il y avait dedans. Si mon client est condamné pour ça, tous les coursiers qui livrent des choses sans savoir ce qu'il y a dans les colis sont des suspects", plaide la défense de Momo. La procureure, tout comme la juge, rappelleront à l'avocat que pour l'envoi de documents, "il existe un truc assez connu, sûr et efficace : la poste".
La défense persiste et signe : Momo est innocent. "À 60 ans, il a mieux à faire qu'aller en prison, ce n'est pas là qu'il doit finir ses jours."
La juge s'insurge : "Pardon mais s'il a, certes, mieux à faire pour le reste de ses jours, la vie ne s'arrête pas pour autant à 60 ans". L'avocat poursuit : "Il faut l'acquitter ou alors lui donner un sursis probatoire ou une peine de travail".
"Un sursis probatoire ? Votre client n'a pas de casier judiciaire, n'est-ce pas plutôt un sursis simple que vous voulez", réplique la juge. "Euh oui oui, c'est bien cela", rétorque l'avocat.
La juge de poursuivre en s'adressant, cette fois, au prévenu : "Votre avocat propose aussi une peine de travail ? Mais n'êtes-vous pas en incapacité de travail ? Vous êtes conscient que cette peine inclut un travail de nuit, dehors, parfois dans le froid, sous la pluie ? Vous en êtes capable ?".
"Oui Madame, je veux payer ma dette", répond timidement Momo.
Les autres avocats plaideront aussi des des peines de travail ou un sursis probatoire. Avec quelles conditions ? "On vous laisse décider", lance un des avocats.
Juge et procureure se regardent, un peu abasourdis par la réponse. "Je vois qu'il est déjà midi. Vous aviez annoncé cinq plaidoiries pour ce jour, il y en a eu six. Reprenons demain à 8 h 45 pour essayer de clôturer ce dossier sans plus tarder", conclut la juge, laissant prévenus et avocats poursuivre leurs échanges dans la salle des pas perdus du palais de justice de Bruxelles.
*Il s'agit de noms d'emprunt.
