Croquis de justice: Ibrahima travaillait-il le soir et le week-end ?
Il prétend que oui, son patron dit que non. Mais de nombreuses zones d'ombre subsistent dans le dossier…
- Publié le 05-04-2021 à 14h47
- Mis à jour le 05-04-2021 à 14h46

Pour changer un peu, nos pas nous conduisent ce matin-là dans un tribunal du travail. Le dossier principal qui sera plaidé ce matin-là dans cette petite chambre où 12 personnes maximum sont autorisées (avec un tribunal à trois juges, une greffière, les avocats des deux parties et les justiciables, on s'en rapproche très vite !) concerne une affaire de restauration. L'accusé, un patron de restaurant, est attrait au tribunal par un ancien employé qui lui réclame des suppléments de salaire, pour des prestations effectuées la nuit et le week-end, alors que sa fiche de salaire mentionnait systématiquement des prestations diurnes.
Le patron, qui a refusé tout compromis à l'amiable, est absent à l'audience et représenté par ses avocats. Assez bizarrement pour une affaire de ce type, elles sont même deux et se relaient pour plaider. Le travailleur, lui, est présent, assisté d'un juriste de son syndicat. La trentaine, corpulent, d'origine guinéenne, nous l'appellerons Ibrahima, il vit en Belgique depuis plus de dix ans et a fini par obtenir la nationalité belge après des années de galère qui l'ont vu défiler dans la plupart des centres d'accueil de Belgique. En 2015, à la recherche d'un emploi dans l'Horeca, il pousse la porte de ce restaurant assez populaire, qui refuse du monde le week-end avec ses quelque 40 places et sert notamment, mais pas uniquement, des spécialités camerounaises. Il apprend vite, s'impose rapidement comme un cadre de l'entreprise, mais son salaire ne suit pas. Début 2020, le restaurant ferme pour travaux, juste avant le confinement, et n'a jamais rouvert depuis. Ibrahima donne sa démission mais réclame son dû.
Sept jours sur sept
Son défenseur commence par relever une évidence : le restaurant était ouvert sept jours sur sept, dès l'heure de midi et jusqu'à minuit, 2h du matin le week-end. Il fallait évidemment du monde pour faire tourner cette boutique, alors que justement très peu de gens sont inscrits comme travailleurs dans cette entreprise, et qu'il est des plus improbables dans ces conditions qu'Ibrahima n'ait jamais travaillé ni le soir, ni le week-end, ce que confirment d'ailleurs quelques témoignages écrits. Évidemment rares, puisque par définition, les clients n'ont pas accès aux cuisines. Dans ces conditions, le patron du restaurant a failli à ses obligations en refusant de régler à son employé les sommes qu'il lui devait.
Le son de cloche est évidemment différent chez les avocates du patron. D'abord, elles objectent qu'Ibrahima n'avait aucune qualification au départ et n'a dû qu'à la miséricorde de leur client de venir travailler là. N'empêche qu'il est resté plusieurs années et donc, à l'évidence, il donnait satisfaction. Elles invoquent ensuite une sombre affaire d'un frère d'Ibrahima qui aurait été engagé et rapidement licencié parce qu'il ne travaillait pas bien. Mais ces faits sont contestés par Ibrahima qui dit n'avoir pas de frère présent sur le territoire belge, il s'agit d'un simple cas d'homonymie, son patronyme étant plutôt fréquent à Bruxelles.
Ensuite, les avocates signalent que le patron travaillait lui aussi en cuisine, ce que des témoignages récusent et qui est vivement contesté par Ibrahima. Sa femme a même été engagée plus tard en 2017 pour l'y seconder. Et pour le reste, le resto était tenu par des… étudiants. Quant au statut d'Ibrahima, elles se lancent dans un distinguo subtil : il est, selon la nomenclature de l'Horeca, "cuisinier-comptoir" (même si personne ne l'a jamais vu au comptoir) et non "cuisinier travaillant seul". La liste des tâches n'est pas la même, un cuisinier travaillant seul doit notamment gérer les stocks et proposer une cuisine originale. Mais on a l'impression que tout ceci sert surtout à noyer le poisson et à ne pas répondre aux questions qui font réellement débat : Ibrahima travaillait-il oui ou non en soirée et le week-end ?
Les plaidoiries terminées, les juges ont quelques questions à poser. Et notamment, les clients commandaient-ils au bar ? Selon les avocates, oui. Pour avoir été occasionnellement client du resto en question, on peut vous dire que non. Le service (plutôt lent au demeurant) se faisait uniquement à table, seule l'addition étant réglée au bar. Un des trois juges s'étonne aussi de ne pas avoir le moindre tableau d'horaires de service à la disposition du tribunal : "Vous dites qu'Ibrahima ne travaillait pas en soirée. Mais alors, qui le faisait ? Le resto était ouvert jusqu'à 2h du matin, il fallait bien quelqu'un ?" Les avocates invoquent que oui, sans doute, leur client peut leur fournir ce document. Mais leur client n'est pas là pour le confirmer. On est curieux d'entendre le jugement, après les vacances de Pâques.
