Croquis de justice : "Pourquoi les policiers peuvent se laisser emporter, et nous non ?"
Thomas dit avoir cédé à la colère, dans une manifestation contre les violences policières.
- Publié le 13-03-2021 à 18h13
- Mis à jour le 16-03-2021 à 10h08

Thomas* patiente depuis 8 h 30 ce matin, dans la salle d'audience. Plutôt à l'aise, pas du genre à se laisser intimider par les hauts plafonds, les parquets qui grincent et les mines sévères. "Vous cherchez une bonne histoire ? Attendez d'entendre la mienne", glisse-t-il à notre adresse.
Vint le moment de passer face au juge. Thomas se lève, seul, sans avocat. Il sait pourquoi il est là, pas de surprise. Il avait deux mois pour préparer sa défense, répétée nuit et jour dans sa tête. Pour être fin prêt au moment de passer devant la cour.
Les faits reprochés à Thomas ont eu lieu le 13 janvier, le jour de la manifestation organisée en soutien à la famille d'Ibrahima, du nom de ce jeune Bruxellois décédé à la suite d'une interpellation par la police de Bruxelles-Nord. Peu après le début de la manifestation autorisée par le bourgmestre de Saint-Josse-ten-Noode, les manifestants débarquent, explique le juge. Ils commencent à jeter des pavés, bientôt des engins incendiaires. Ils dressent des barricades. La situation s'envenime et le commissariat de Bruxelles-Nord est incendié, ainsi que deux voitures de police. Le jour même, la police ne déclare aucune arrestation.
Trahi par les caméras
Un peu plus d'un mois après les faits, les forces de l'ordre débarquent chez Thomas pour l'interpeller. Il est facilement reconnaissable sur les caméras de surveillance, avec sa capuche rouge. Il niera les faits qui lui sont reprochés, avant de finalement les reconnaître, face à l'évidence des images. Oui, Thomas a bien lancé plusieurs morceaux de pavés. Oui, il a bien pris la pancarte en feu qui jonchait la route. Mais non, il ne l'a pas jetée sous une voiture, du moins pas à dessein. S'il a saisi la pancarte, c'était pour dégager la route et protéger manifestants et forces de l'ordre. En aucun cas pour incendier le véhicule qui stationnait là.
Calmer la foule, ou l'exhorter ?
L'argument ne fait pas mouche. "Pourquoi vouloir dégager la route d'une pancarte en feu alors que l'ambiance est à la rébellion générale ?", interroge le juge. Inutile d'assurer la circulation quand les routes sont entravées par les barricades, estime le président.
Les versions divergent également sur le rôle joué par Thomas dans le déroulement des débordements. On le voit, sur les images, prendre un mégaphone et s'adresser à la foule. Selon la procureure, il prend, là, le rôle de meneur de la manifestation. "Il dit être venu pour manifester pacifiquement, et on le voit lancer des pavés et s'adresser à la foule !", s'insurge-t-elle.
Le jeune homme se défend, avouant avoir lancé des pavés, mais en cédant à l'ambiance générale. "J'ai été pris dans la vague de colère quand la police a chargé la foule et a activé les canons à eau." C'est juste avant ce moment qu'il aurait pris le mégaphone. Il explique d'ailleurs qu'il appelait au calme, pour éviter que ça ne dégénère. Mais, dans la salle d'audience, on n'évoque que les images, et non la bande-son, qui pourrait aider à comprendre le message amplifié par le porte-voix.
Impunité de la police
La procureure estime les faits graves. "On aurait pu avoir des morts !" Le parquet demande deux ans d'emprisonnement pour rébellion. Une peine lourde que le jeune déplore. "Je préfère une peine de travail", reconnaît-il, avant de tirer une dernière cartouche. "On me reproche d'avoir cédé à la colère. Mais cela arrive aussi aux policiers quand ils frappent des manifestants !, lance-t-il. Pourquoi eux peuvent se laisser emporter, et nous non ?"
Et le président de répondre que la justice s'occupe aussi des policiers qui enfreignent les règles. Espérant sans doute par ce bref échange lever l'incompréhension entre Thomas et les forces de l'ordre.
Jugement le 16 avril.
*Prénom d'emprunt
