"Empêcher un dyslexique d'utiliser la lecture vocale, c'est priver un myope de ses lunettes" : comment inclure les élèves à troubles d'apprentissage ?
Les troubles d'apprentissage, encore souvent méconnus, nécessitent un accompagnement sur mesure durant la scolarité de l'élève.

- Publié le 18-05-2026 à 12h46

En Belgique francophone, deux enfants par classe en moyenne présentent un ou plusieurs troubles d'apprentissage. On estime plus largement qu'ils touchent environ 10 % de la population. Hélène de Strycker Dewaerheijd est présidente de l'APEDA (Association de parents et professionnels pour les personnes en difficulté d'apprentissage) et mère d'un jeune homme de 22 ans présentant plusieurs troubles dys, qui est aujourd'hui en troisième année à l'université.
Avec son association, elle œuvre chaque jour pour favoriser l'inclusion scolaire des élèves qui présentent des troubles d'apprentissage, notamment par une meilleure compréhension de leurs besoins et la mise en place d'aménagements raisonnables. Explications.
À qui s'adresse l'association ?
Quand ils reçoivent un diagnostic, les parents sont souvent un peu perdus. On essaie donc de leur donner des pistes de réflexion pour aider leur enfant. On dispense aussi des formations aux enseignants sur la mise en place d'aménagements raisonnables. On forme également les professionnels comme les logopèdes, les ergothérapeutes et les neuropsys à qui, lors de la formation initiale, on n'apprend pas à utiliser le numérique comme moyen de compensation.
Qu'entend-on par "troubles d'apprentissage" ?
Nous sommes spécialisés sur les troubles dys, qui regroupent la dyslexie (trouble de l'apprentissage de la lecture), la dyspraxie (trouble développemental de la coordination), la dysgraphie (difficultés dans l'apprentissage de l'écriture), la dyscalculie (trouble dans les apprentissages numériques) et la dysphasie (trouble développemental du langage), mais aussi le TDA (trouble déficitaire de l'attention), qui y est souvent associé. La majorité des personnes qui ont un trouble d'apprentissage en présentent en réalité plusieurs : un dyslexique est quasiment toujours dysorthographique et un dyspraxique est quasiment toujours dysgraphique, par exemple.
Comment déceler ces troubles chez son enfant ?
En premier lieu, il faut faire attention à ne pas confondre un trouble d'apprentissage avec une difficulté scolaire, qui est temporaire et dépend de plein de facteurs comme la fatigue, un changement d'école ou encore un problème familial. Dans ce cas, l'enfant arrive à rattraper son retard quand on met en place de la remédiation. Le trouble d'apprentissage, lui, est vraiment durable et spécifique. Les remédiations peuvent un peu aider, mais ne feront pas disparaître le trouble.
Certains troubles ne pourront pas se détecter chez les plus jeunes – qui ne sont pas encore en âge d'obligation scolaire – comme la dyslexie, qui se découvre uniquement lors de l'apprentissage de la lecture. Mais une dysphasie (trouble du langage oral) ou une dyspraxie (trouble de la coordination) peuvent être décelées plus tôt. Un indice peut-être que l'enfant n'évolue pas au même rythme que les autres, de façon persistante. Même quand on lui fait répéter les choses, ça ne va pas. À la fin de sa première maternelle, un enfant est censé savoir dessiner un bonhomme en bâtons. Souvent, un petit dyspraxique ne sera pas capable de le faire parce qu'il a un trouble de la motricité fine et de la coordination qui lui donne beaucoup de mal à manipuler un crayon.
Une fois en primaire, les signes deviennent plus visibles. L'enfant présente une lenteur vraiment inhabituelle et il fatigue très vite parce que tout lui demande beaucoup plus d'efforts. Lorsque l'on ne voit pas d'amélioration alors que l'enfant fait des efforts ou suit de la remédiation, il faut commencer à faire des tests pour établir un diagnostic.
Les troubles dys peuvent-ils être détectés encore plus tard ?
En secondaire, les troubles deviennent plus lourds parce que les exigences augmentent. Il y a beaucoup plus de matière, de textes à lire, il faut être plus autonome, prendre des notes, … On peut alors observer chez les adolescents des pertes de confiance, de l'anxiété, un décrochage scolaire ou des réactions de colère, d'opposition. Ils montrent un refus de travailler parce qu'ils ont beau essayer, ils n'y arrivent pas et ça les frustre très fort.
Quelles sont les démarches pour établir un diagnostic ?
Sincèrement, c'est un parcours du combattant pour les parents. En moyenne, on dit que pour avoir un diagnostic complet, il faut plus ou moins un an. Ça prend un temps fou. En Belgique, il n'y a pas assez de neuropédiatres. Obtenir un premier rendez-vous prendra dans le meilleur des cas six mois et dans le pire des cas quasiment un an. Ensuite, il faut encore faire tous les tests. Certains troubles comme la dyslexie peuvent être diagnostiqués par une logopède. Mais pour la dyspraxie, par exemple, il faut passer par un neuropédiatre qui va pouvoir demander différents tests à un ergothérapeute, à un psychologue ou un neuropsychologue.
On dit souvent qu'il ne faut pas que les écoles et les parents attendent un diagnostic avant de commencer à mettre en place certains aménagements qui semblent fonctionner pour l'enfant. Si on attend, l'enfant va prendre encore plus de retard et risque d'être en décrochage et de perdre confiance en lui. Pour les parents et l'enfant, recevoir le diagnostic est un soulagement parce qu'ils comprennent pourquoi c'était compliqué. L'enfant se rend compte que ce n'est pas de sa faute. Mais le diagnostic ne va pas tout régler, c'est juste une étape qui va permettre de mettre en place tout l'accompagnement et les aménagements raisonnables.
À quoi ressemblent concrètement ces aménagements raisonnables ?
Ils sont évoqués dans un décret de 2017, qui stipule que les écoles sont obligées de mettre en place des "aménagements raisonnables". La question est de savoir comment on interprète le mot "raisonnable". Il peut par exemple s'agir de temps supplémentaire, de lecture à voix haute des consignes, d'évaluations orales plutôt qu'écrites, ou encore de l'utilisation d'un ordinateur ou d'un correcteur orthographique.
Si la plupart des profs le font très bien, certains trouvent que ce n'est pas juste vis-à-vis des autres enfants. Ils pensent que les aménagements raisonnables sont un privilège, alors qu'il s'agit juste d'une manière de réduire l'impact du trouble sur la scolarité. Prenons l'exemple d'un examen d'Histoire en secondaire. Les élèves reçoivent souvent un texte à lire puis à analyser. Dans ce cas, empêcher un jeune dyslexique d'utiliser la lecture vocale revient à empêcher un myope d'utiliser ses lunettes pour lire le texte.
Hors école, quel accompagnement les parents peuvent-ils mettre en place ?
Il faut organiser tous les suivis : logopède, thérapeute, … ça demande une sérieuse organisation ! Il faut dialoguer avec l'école et les enseignants, faire les demandes d'aménagement, être là pour les devoirs à la maison tous les soirs. Ça perturbe l'équilibre familial.
C'est aussi un défi financier. Si le remboursement de la logopédie couvre trois ans, l'ergothérapie, qui est très utile pour les enfants dyspraxiques par exemple, elle, n'est pas forcément prise en charge par la mutuelle. Dans tous les cas, un enfant fortement dyspraxique aura besoin de plus de trois ans de logopédie.
