Comment expliquer le blocage entre la ministre Glatigny et les acteurs de l'enseignement ? "Beaucoup ont fait le deuil des concertations"
Depuis des mois, de nombreux enseignants expriment leur mécontentement face aux mesures prises par la Ministre Valérie Glatigny (MR). Leurs revendications sont partagées par plusieurs autres acteurs de l'enseignement.

- Publié le 11-05-2026 à 06h36
- Mis à jour le 11-05-2026 à 09h15

Patrick Dekelver est président de deux Pouvoirs Organisateurs (PO), à Bruxelles et dans le Brabant wallon. Il assure que tout le monde déplore un manque de concertation de la Ministre. Or, "se mettre entre autres le Segec (Secrétariat général de l'Enseignement catholique) à dos revient à se fragiliser. Stratégiquement, ce n'est pas extraordinairement bien joué. Elle scie la branche sur laquelle on est assis", insiste-t-il. "Je suis absolument convaincu que si on n'a pas les acteurs de terrain avec soi, la réforme sera un échec. Et je crains que dans ce cas-ci, les acteurs de terrain ne sont pas favorables aux modifications qui sont en train de se mettre en place."
Bernard Hubien, secrétaire général de l'Ufapec (Union des Fédérations des Associations de Parents de l'Enseignement Catholique), dénonce lui aussi un manque de dialogue. "On met les différents acteurs de l'école devant des décisions qui vont impacter grandement la vie des écoles sans aucune réflexion ou concertation préalable", déplore-t-il.
Pour le secrétaire général du Segec Alexandre Lodez, le climat de concertation s'est toutefois légèrement amélioré ces derniers temps. "Il y a un an, après la mise au vert, il y a eu une sorte de black-out qui a duré six mois. Depuis lors, on a repris un peu le dialogue", recontextualise-t-il. Tout en regrettant un manque de constance dans la dynamique de concertation, le Segec se dit aussi demandeur de plus de négociations plutôt que de simples prises d'avis.
Le Pacte d'excellence, nœud du problème
Pour Patrick Dekelver, le Pacte d'excellence est notamment à l'origine du désaccord qui a fragilisé la relation entre Valérie Glatigny et les acteurs de l'enseignement. "Dès le début, le MR y était opposé. Mais pour entrer au gouvernement, ils ont dû le concéder, défendre quelque chose dont ils ne voulaient pas", résume-t-il. "Maintenant qu'il est à la manœuvre, le MR essaie de corriger le Pacte en le dénaturant, notamment avec le retour des options en troisième secondaire."
Selon lui, la Ministre est responsable du blocage actuel. "Le Segec avait mené une étude sur la manière dont il fallait organiser le tronc commun, tout était prêt. Puis, elle a tout modifié, sans concertation. Je me souviens que lorsque je travaillais dans la cellule enseignement du cabinet Jeholet, on attendait l'avis du Segec sur certains sujets avant de prendre une décision", souligne-t-il.
Le dialogue semblait aussi bien plus facile sous les législatures précédentes. "La dynamique du Pacte d'excellence avait vraiment engagé un dialogue constructif en amont de la rédaction des avant-projets de décrets. La Ministre pouvait entendre les arguments des uns et des autres sur les projets avant de passer à la phase de mise au point du texte d'avant-projet, puis aux concertations officielles. Il n'y avait de surprise pour personne", rappelle Patrick Dekelver.
Des "effets d'annonce"
"La Ministre n'a pas compris quelles dynamiques sont positives pour l'école", ajoute Bernard Hubien. "Avec le Pacte, il y a eu un renforcement des discussions avec les différentes Ministres et leurs cabinets sur des projets de décret avant de passer aux consultations officielles", se souvient-il. "Mais depuis le début de cette législature, le comité du Pacte ne s'est réuni que quelques fois avant que la Ministre ne fasse une 'mise au vert' après laquelle il n'y a plus eu de concertation. Nous apprenons ses décisions soit parce qu'elle les annonce dans la presse, soit parce qu'elle en parle en Commission de l'éducation, mais sans que nous en soyons informés en amont." Le secrétaire général de l'Ufapec regrette également que Valérie Glatigny annonce ses projets de réforme comme des changements effectifs, alors même que ceux-ci ne sont pas encore votés au Parlement.
"On est dans un contexte budgétaire difficile, qui a amené des mesures – qui sont des choix politiques – qui ont allumé le feu dans l'enseignement", résume Alexandre Lodez. "Au vu de l'ampleur des mesures, si vous prenez les quatre niveaux d'enseignement : le fondamental, le secondaire, l'enseignement pour adultes et le supérieur, l'enseignement secondaire est fortement touché par les économies dans le qualifiant et l'augmentation de charge horaire pour les enseignants du degré supérieur, tandis que les trois autres sont plus ou moins épargnés", constate-t-il. Comme le souligne le secrétaire général du Segec, le fondamental a reçu des moyens supplémentaires en termes d'encadrement, tout en subissant en contrepartie des coupes dans la gratuité les cantines. Dans l'enseignement supérieur, ce sont les étudiants qui devront "passer à la caisse". L'enseignement pour adulte est quant à lui plutôt concerné par des transferts de moyens accompagnés de nouvelles formations venant de l'obligatoire.
…et des conséquences
L'une des conséquences de la fragilisation du dialogue entre la Ministre et le terrain s'exprime notamment via le mouvement Mars Attack, qui réunit désormais plus de 100 écoles. "Ce que l'on vit est ubuesque. La Ministre, elle, vit sur son nuage. Elle n'a pas l'air de se rendre compte que la rentrée sera très difficile pour les directions", déplore Patrick Dekelver, qui appelle donc le cabinet à faire un pas vers les acteurs de terrain et à s'appuyer à nouveau sur l'expertise du Segec.
Du côté de l'Ufapec, Bernard Hubien déplore "une situation très inconfortable, un flou majeur" et une impossibilité pour beaucoup de prendre des dispositions. "Prenons l'exemple de l'annonce d'un accompagnement renforcé pour les élèves qui sortiront de sixième primaire sans avoir obtenu le CEB. On dit aux écoles qu'elles auront des moyens, mais elles n'ont toujours aucune idée de ce montant. Comment voulez-vous engager le personnel nécessaire à cet accompagnement renforcé si vous ne savez pas de quoi vous disposerez ?", interroge-t-il.
Bernard Hubien estime que la rupture de confiance est entamée quasiment avec l'ensemble des acteurs de l'enseignement. "Beaucoup ont fait le deuil des concertations, puisqu'il n'y a aucune volonté de remettre en place cette dynamique-là. Mais c'est très dommageable pour nos enfants. Vouloir retirer les cohérences d'une réforme qu'on a mis dix ans à construire, ça provoque des ruptures de confiance…", conclut-il.
Des économies indispensables
De son côté, la Ministre Glatigny indique comprendre les inquiétudes des acteurs "alors que des économies doivent être faites au vu de notre situation budgétaire très délicate". "Elles sont malheureusement indispensables pour retrouver la maîtrise de notre endettement. C'est la raison pour laquelle mon administration, mon cabinet et moi rencontrons régulièrement les organisations syndicales, les fédérations de pouvoirs organisateurs, les associations de parents, ainsi que les associations de direction (toutes les 6 semaines)", souligne Valérie Glatigny. Elle assure également répondre aussi rapidement que possible à chaque question, et honorer les demandes de visites et de rencontres sur le terrain.
La ministre de l'Enseignement soutient que les concertations menées, notamment avec les syndicats et les fédérations de PO permettent concrètement de faire évoluer certaines mesures. Selon elle, cela a notamment été le cas pour la mesure relative au passage de 20 à 22 périodes dans le secondaire supérieur, où "des mesures d'accompagnement ont été décidées à la demande des syndicats, afin de limiter au maximum l'impact sur les enseignants temporaires", mais aussi pour "l'extension de la gratuité des fournitures scolaires jusqu'en 6e primaire. À la suite des échanges avec les fédérations de PO, un phasage a été retenu afin de permettre une mise en œuvre progressive", rappelle-t-elle. La Ministre conclut en assurant que son administration, son cabinet et elle-même restent à disposition des acteurs pour toute question.
