"Avec l'intelligence artificielle, on ne pourra jamais faire de découvertes scientifiques spectaculaires par hasard"
Un chercheur en climatologie et son confrère spécialisé en cancérologie évoquent les opportunités et les dangers de l'IA dans la recherche.

- Publié le 05-05-2026 à 06h40

François Massonnet est chercheur qualifié en climatologie au FNRS et professeur au Earth and Life Institute de l'UCLouvain. Son travail porte principalement sur les régions polaires, et en particulier sur la banquise. Au quotidien, il utilise l'intelligence artificielle sous forme d'outils d'apprentissage automatique (aussi appelés machine learning), auxquels il expose les données collectées. "On leur demande de repérer les motifs (récurrences, liens, ...) qui existent dans les données, d'en tirer des grands traits, des relations", explique-t-il.
Prévoir la fonte de la banquise et l'apparition de cancers
De façon plus concrète, l'IA lui permet par exemple de prévoir la surface de la banquise dans les mois, voire les années à venir. Les algorithmes servent aussi à comprendre sa dynamique et à déterminer la manière dont elle se forme ainsi que pourquoi et comment elle fond. "On pourrait essayer de faire tout cela à l'œil nu, en regardant des films pendant des heures, mais la machine est beaucoup plus efficace que nous pour traiter les informations de cette façon systématique", admet François Massonnet.
Fabrizio Pucci, chercheur en biologie computationnelle (notamment spécialisé dans l'application de l'IA en cancérologie) et professeur à l'ULB, utilise quant à lui l'IA pour résoudre des questions d'intérêt biologique. Il étudie notamment les protéines, dont la modification peut être responsable de maladies rares ou de cancers. En 2024, le prix Nobel a récompensé les créateurs de l'IA AlphaFold, qui permet de prédire la structure des protéines, une grande avancée dans son domaine. "Ces dernières années, grâce à toutes ces méthodes d'intelligence artificielle, il y a eu une explosion de la vitesse à laquelle évolue notre domaine de recherche. C'est impressionnant", se réjouit-il. Arriver à prédire la structure tridimensionnelle d'une protéine à partir de sa séquence est une avancée qui va impacter fortement dans les prochaines années le développement des médicaments contre les cancers, la maladie d'Alzheimer ou de Parkinson, assure Fabrizio Pucci.
Des limites à fixer
Cela étant, François Massonnet assure ne jamais utiliser l'IA dans une optique de création de nouveaux savoirs. Il avoue se méfier fortement des propositions formulées par ces algorithmes. "On peut l'utiliser pour les tâches dans lesquelles on peut s'améliorer, mais celles du registre créatif doivent être réservées à l'esprit humain", résume-t-il.
Aujourd'hui, des modèles de langage sont capables d'écrire des articles scientifiques de façon autonome et d'être publiés dans des revues sans être démasqués par les comités de lecture. "Dans un futur proche, ces IA pourront même écrire des articles meilleurs que les nôtres", concède-t-il. "Mais il faut se demander si la finalité de la recherche scientifique est uniquement d'obtenir un article écrit, ou si elle consiste en l'ensemble du processus d'écriture, depuis la question de recherche jusqu'à la publication." Sans hésiter, François Massonnet penche pour la seconde option : l'IA ne peut pas s'autosuffire.
Pas de découvertes par hasard
Comme le souligne une publication de la revue Nature, parue en janvier 2026, l'utilisation de l'IA dans la recherche entraîne une réduction de la diversité des découvertes. "Il est clair que les découvertes faites par hasard – ce que l'on appelle la sérendipité – ne pourront jamais arriver avec l'IA qui travaille par définition dans un cadre où elle ne fait aucune erreur", abonde en ce sens François Massonnet. Et pour cause, elle travaille sur base d'une collection de données déjà existantes. "Ce n'est pas un milieu qui serait propice à arriver avec une hypothèse complètement nouvelle ou à 180 degrés de ce qui a déjà été publié. Or, la façon dont la science progresse, c'est aussi en montrant que des théories existantes ne sont pas correctes. Je crois que des découvertes spectaculaires dans le champ scientifique ne pourront pas se faire avec des IA qui seront par définition toujours dans le registre de ce qui existe", développe le climatologue.
Une supervision humaine
François Massonnet appelle aussi à se méfier de la certitude avec laquelle l'IA nous répond. "Chaque requête tapée dans ces outils nous renvoie l'impression que la question était excellente et que l'on est un scientifique d'exception", ironise-t-il. Les réponses sont aussi toujours catégoriques et se gardent bien de faire ressortir l'incertitude qui peut exister autour d'un sujet.
"À ce stade, il y a toujours besoin d'une supervision humaine", ajoute Fabrizio Pucci. "Dans les années 80, on écrivait les séquences de protéines à la main, on cherchait à l'œil des combinaisons d'acides aminés. Ensuite, l'introduction du calculateur a permis de tout accélérer. Depuis 2015, les méthodes d'intelligence artificielle sont entrées dans notre domaine, mais on doit toujours être présent", explique-t-il. Pour Fabrizio Pucci, l'IA est une sorte de collègue qui dispose d'énormément d'informations glanées en ligne. "Elle connaît plus de littérature que moi", s'amuse-t-il. "Mais elle se trompe aussi, elle n'est pas totalement fiable."
Des tâches rébarbatives automatisées
Mais avec du recul et en conservant son esprit critique, l'IA peut contribuer à de grands progrès, notamment en termes de détection et de catégorisation des phénomènes, comme l'explique le climatologue. "Quand Aristote et Platon ont commencé à s'intéresser à la science, ils se baladaient dans la nature et ils notaient les motifs qu'ils repéraient (forme des arbres, des pierres, …). Maintenant, vous pouvez donner une image satellite de plusieurs gigas de données à une IA et elle va repérer en un clin d'œil combien d'arbres ou de prés il y a", illustre-t-il.
Ces tâches rébarbatives de classification, autrefois déléguées, sont désormais automatisées, permettant aux chercheurs de consacrer leur temps à d'autres aspects. Mais cela s'accompagne de nombreuses questions éthiques ou philosophiques. "En termes de prévisions météorologiques, par exemple, sera-t-on un jour prêt à faire entièrement confiance aux machines pour prévoir l'occurrence de phénomènes extrêmes ?", interroge François Massonnet. Dans tous les cas, ignorer complètement l'intelligence artificielle serait une erreur, juge-t-il.
