Des accolades et des larmes pour le dernier jour d'Audi Forest : "Je suis écœuré"
Quelques centaines de travailleurs se sont rassemblés devant l'usine. Une dernière fois.

- Publié le 28-02-2025 à 16h48
- Mis à jour le 01-03-2025 à 12h29

Le soleil darde ses rayons enfin généreux sur les quelques dizaines de personnes présentes en milieu de matinée sur le trottoir faisant face à l'usine Forest d'Audi. Sur la façade du bâtiment, un énorme panneau rappelle encore l'une des heures de gloire du site, avec la production de la 8 millionième voiture, "since 1949". Un graphique en courbes faisant penser à celui d'un électroencéphalogramme encadre les 4 anneaux de la marque. Il sera plat dans quelques heures. En forme d'épitaphe, des messages laconiques sont accrochés aux grilles : "Plus jamais Audi", "Nooit meer Audi", "Nie wieder Audi".

Les rangs grossissent au fil du temps. Ce rassemblement est peut-être la dernière occasion de se saluer. Ce sont des accolades, des poignées de main, des bises souvent, car tous se connaissent depuis des années. Les gorges sont nouées en ce jour de fermeture d'Audi Brussels. "C'est assez dur comme cela", témoigne Christophe, qui ne veut pas en dire plus. Il aperçoit un visage connu. "T'es Dirk ?" Le nouveau venu acquiesce de la tête. Dirk et Christophe se souviennent de s'être côtoyés lors de la fermeture de l'usine VW, en 2007. Dirk était délégué syndical.
À deux pas, un travailleur se balade avec une pancarte "28/04/86 28/02/25". La plupart des travailleurs présents ont la cinquantaine. Ce sont des anciens de VW. "À l'époque, on avait le choix de rester ou de partir. Avec Audi, on n'a pas eu le choix", explique l'un d'entre eux. À l'époque, les ouvriers avaient pu compter sur la solidarité du syndicat allemand IG Metal. Cette fois, rien de tout cela. "Ils ont préféré défendre l'Allemagne et pas Bruxelles. C'est normal". La direction, surtout, n'a jamais voulu étudier sérieusement les alternatives. "Elle a tout rejeté en bloc". Tout l'outil, en tout cas, est préservé.
"Cela fait quinze jours trois semaines qu'ils s'amusent à broyer des voitures car il n'y a plus de commande"
Pas de souvenirs
"Nous analysons actuellement différents scénarios pour l'utilisation future du site", a pour sa part précisé Peter D'hoore, Head of External Communication, dans un communiqué publié dans l'après-midi.
Dans ce petit groupe, il y a pas mal d'amertume. "Nous avons accepté la flexibilité, nous nous sommes toujours adaptés et n'hésitions pas à nous porter volontaires pour rattraper un retard de production. Il y a des personnes qui ont donné leur vie pour l'usine. Ce n'était pas leur deuxième maison mais bien leur première maison. Nous étions vaillants", souligne David, 28 ans d'ancienneté, qui vient de Mons. "Ils ont même repris nos vêtements de travail", alors qu'il y avait une demande pour les garder en souvenirs. "Je suis écœuré".
David, qui était à l'assemblage des batteries, avait presté son dernier jour jeudi. "L'ambiance était bon enfant". "Nous avons vidé les lignes. Il y a beaucoup de pièces qui vont valser à la poubelle". Du gâchis, il y en a bien plus. "Cela fait quinze jours trois semaines qu'ils s'amusent à broyer des voitures car il n'y a plus de commande". Au sortir de l'atelier de peinture, le châssis de la voiture part à la casse au lieu de prendre la route de la ligne d'assemblage. David en évalue le nombre à 1 300.
Le problème d'Audi Bruxelles, c'est finalement d'avoir obtenu la production d'un gros modèle, le Q8 e-tron. "Qui peut mettre 97 000 euros pour une voiture ? Ce qui aurait pu nous sauver, c'est la production d'un petit modèle. Quand on a eu l'A1, il y avait du rendement. Avec les gros modèles, les volumes de vente sont moindres".
"C'était bizarre de circuler dans une usine où il n'y avait quasiment personne".
Reconversion délicate
Comme tous les travailleurs ayant une trentaine d'années d'ancienneté au compteur, la reconversion s'annonce délicate lorsque l'on a dépassé le cap de 50 ans. "Presque tous nos collaborateurs ont accepté l'offre d'outplacement et seront coachés et guidés dans leur recherche d'un nouvel emploi immédiatement après leur licenciement", précise encore Peter D'hoore, alors que la perte d'emplois directs est de l'ordre de 2 900 personnes.
Les sous-traitants, d'ailleurs, ont aussi donné de la voix. "Sous-traitants, non au mépris", brandissait l'un d'entre eux, réclamant une fois encore une meilleure prime de départ dans la mesure où ils perdront également leur emploi avec la fermeture de l'usine forestoise.
"Une porte se ferme, une autre s'ouvre", indique pour sa part Dirk en quittant l'usine peu après midi, où il s'est rendu pour vider son bureau. "Après deux mois de recherche intensive, j'ai reçu hier une proposition d'emploi. Je commencerai un nouveau boulot dans un tout autre domaine". Sur sa dernière journée ? "C'était bizarre de circuler dans une usine où il n'y avait quasiment personne".
D'autres travailleurs continuent à rejoindre le rassemblement. Des travailleuses, particulièrement émues, versent des larmes. Audi Brussels, c'est bel et bien fini.