Les nouvelles menaces de Trump, un danger pour l'industrie pharma en Belgique: "On n'a plus un jour tranquille"
Le secteur pharmaceutique pensait pouvoir échapper aux décisions de Donald Trump. Mais, visiblement, aucune certitude ne pouvait être garantie. Certains pays veulent résister, comme la France, mais le président américain semble se renfermer dans sa logique.

- Publié le 20-02-2025 à 08h04
- Mis à jour le 25-02-2025 à 17h30

"Il a encore sévi. On n'a plus un jour tranquille", plaisante Eric Dor, professeur à l'IESEG School of Management (Paris et Lille), lorsqu'il mentionne les dernières menaces du président américain Donald Trump. Ce dernier a effectivement annoncé, mardi soir, que les menaces de taxes douanières allaient aussi impacter les produits pharmaceutiques, alors que cela réduirait de facto l'accès à ces produits pour la population américaine. Ne serait-ce qu'au niveau du prix.
"C'est l'énigme. On ne sait pas s'il sait ce qu'il fait. Car quel que soit le domaine, des fermiers américains aux constructeurs automobiles et des firmes pharma, tous, même parmi ses soutiens, commencent à voir les désagréments de ses idées simplistes. Et il ne répond pas aux critiques", poursuit l'économiste.
"Est-ce que les groupes mondialisés vont céder à ces lubies peut-être passagères de Donald Trump ? On ne parle pas de t-shirts ou de jeans"
Par ces taxes sur les produits pharmaceutiques, Donald Trump voudrait forcer les firmes pharma installées hors des États-Unis à venir s'implanter ou se réimplanter aux USA. "La philosophie de réindustrialisation peut être intéressante. Mais est-ce que les groupes mondialisés vont céder à ces lubies peut-être passagères ? On peut se le demander. D'autant plus que si les groupes pharma se sont implantés à l'étranger, c'est aussi pour profiter du savoir-faire et des connaissances. On ne parle pas de t-shirts ou de jeans qui profitent d'une main-d'œuvre moins chère en Asie. D'ailleurs, on produit beaucoup en Europe et en particulier en Belgique", souligne-t-il.
La pharma représente 50% des exportations belges, pour plus de 16 milliards d'euros.
L'industrie pharma représente d'ailleurs environ 50 % des exportations belges totales vers les États-Unis, pour environ 16,4 milliards d'euros si on regarde les chiffres de 2023. Et au niveau du secteur pharmaceutique belge, les États-Unis sont le principal client, représentant 21,6 % des achats, dont des vaccins.
"Ces exportations de produits pharmaceutiques par la Belgique vers les États-Unis sont encore en augmentation. Au cours de la période de 12 mois de décembre 2023 à novembre 2024, la Belgique a exporté des produits pharmaceutiques vers les États-Unis pour 17,9 milliards d'euros, ce qui représentait 54,34 % de ses exportations totales vers ce pays", précise Eric Dor, alors que les chiffres totaux pour l'ensemble de 2024 ne sont pas encore connus.
Coup de force ?
La question, qui revient à chaque sortie de ce genre du président américain, est de savoir si Trump agit de la sorte pour établir un rapport de force, avant de réévaluer sa position. À l'instar de ce qu'il a fait avec le Canada et le Mexique en janvier. "Il a donné juste un délai avant l'instauration de taxes. On ne sait pas s'il réévalue vraiment. On est dans le flou avec lui. Et il n'est pas entouré de gens fiables", précise Eric Dor, mentionnant, par exemple, Robert F. Kennedy, adepte de théories douteuses et désormais en charge de la santé aux États-Unis.
"C'est difficile de réintroduire une production pharma sur son territoire, ce n'est pas si simple ni rapide. La France veut le faire avec le principe actif du paracétamol (alors que Sanofi va vendre par ailleurs sa filiale produisant le Doliprane à un fonds américain, NdlR) depuis quelque temps pour rétablir sa souveraineté, mais ce n'est pas encore fait. On a eu le même problème avec les masques pendant la pandémie", souligne Eric Dor.
Un paradoxe notoire
"L'objectif de la nouvelle administration présidentielle est de forcer les industries étrangères à délocaliser leurs activités vers les États-Unis pour y approvisionner le pays", mais "le paradoxe est qu'une partie de l'industrie pharmaceutique belge est formée de filiales de multinationales américaines. Ainsi c'est Johnson & Johnson qui avait racheté en 1961 la société Janssen Pharmaceutica fondée en 1953. D'autres multinationales des États-Unis qui produisent en Belgique sont, par exemple, Pfizer, Baxter, Merck&Co et Zoetis. Ce sont ces multinationales des États-Unis qui ont procédé à une répartition optimisée de leur production entre différents pays du monde. Même pour approvisionner leur marché domestique, ces multinationales ont souvent concentré la production de certaines spécialités dans certains pays spécifiques", explique Eric Dor.
"C'est amusant que Trump aille autant à l'encontre des intérêts de gens qui sont censés être proche de lui. On verra si ses soutiens du monde des affaires vont persister à le suivre"
Est-ce qu'un fleuron belge comme UCB, fortement ancré chez nous, pourrait en souffrir ? "Oui, le choc pourrait être fort. Mais l'Europe peut rétorquer. Les USA vendent beaucoup de services, donc on pourrait faire marcher cet outil de négociation", affirme Eric Dor. Mais si l'Europe est un marché important, elle reste prudente dans l'utilisation de cette arme dans les négociations. "Certes. Mais la France a commencé à le faire par exemple, ces derniers jours (comme lorsque Macron a estimé pouvoir se passer de l'énergie fossile américaine grâce au nucléaire, NdlR). C'est pour cela que Trump était fou furieux et a annoncé vouloir punir la France. Mais nous avons des moyens de faire peur à Trump, il faut oser les utiliser", poursuit Eric Dor.
"C'est amusant que Trump aille autant à l'encontre des intérêts de gens qui sont censés être proches de lui. On verra si ses soutiens du monde des affaires vont persister à le suivre. Il y a déjà des voix qui s'élèvent dans le monde des affaires, particulièrement dans l'industrie automobile", affirme Eric Dor.
"La volonté de relocalisation n'est pas idiote mais est-ce que les USA ont intérêt à se battre avec l'UE ? Le rééquilibrage des bas salaires ne vient pas de là… Ce sont des discours simplistes", termine-t-il.
