Pascal Boniface (Iris): "Poutine a conscience de son retard sur l'IA mais sa politique impériale et répressive a fait fuir de nombreux experts"
Le dossier de La Libre Eco | Un duel de géant se joue sur l'IA, avec un but caché : contrôler le monde, ou au moins "son monde". Mais l'Europe peut-elle se battre face à Pékin et Washington ? Et les géants de la tech américains sont-ils les alliés ou les ennemis de l'État américain ? Enfin, quid de la Russie ?

- Publié le 17-02-2025 à 08h07
- Mis à jour le 19-02-2025 à 16h19

La course à l'IA cache évidemment un autre enjeu, celui de la maîtrise des outils de pression géopolitique, afin de dicter sa loi, ou d'avoir les moyens de ne pas se la faire dicter. C'est dans ce combat, qui voit deux champions s'affronter – les États-Unis de Donald Trump et la Chine de Xi Jinping –, que l'Europe veut jouer son coup. Pour répondre à ces enjeux, Pascal Boniface, fondateur et directeur de l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), fait le point pour La Libre. Entretien.
L'Europe peut-elle être une "3e voie" de l'IA, après les USA et la Chine ?
Elle est très en retard en termes de financement et d'émergence de géants. Elle est en avance en termes de réglementations mais il faut encore qu'elle résiste aux coups de boutoir que les Américains vont vouloir donner. Reste à savoir s'il y aura l'élan pour rattraper ce retard, maintenant que le diagnostic a été posé.
Quel est le problème de l'Europe ?
L'un des problèmes de l'Europe est qu'elle a avant tout défendu les consommateurs et empêché l'émergence de géants au nom de la libre concurrence. Et cette règle a certainement été un frein à la constitution de champions de la tech, car d'un point de vue scientifique, elle n'est pas en retard.
"L'un des problèmes de l'Europe est qu'elle a avant tout défendu les consommateurs"
Mais n'est-ce pas cette règle qui permet justement d'éviter les dérives de géants surpuissants, que l'on voit poindre ?
On peut avoir une réglementation plus intelligente qui permet l'émergence de champions tout en respectant certaines règles. Mais là, on émet des règles sans avoir les acteurs en mesure de les appliquer et on se fait balayer. Le risque est d'être écrasé par les deux éléphants, chinois et américain.
Est-ce que les Chinois mentent sur leurs chiffres ? Peut-on se fier aux "6 millions" d'investissements seulement pour l'outil DeepSeek ?
On n'en a aucune idée, il n'y a aucun moyen de vérifier. Ce qui est certain, c'est que la Chine, avec ses données abondantes, joue à jeu égal avec les USA et que les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) sont aussi puissants que les Gafam (Google, Amazon, Meta (Facebook), Apple et Microsoft). La Chine n'est pas en retard. Il y a un duel qui se joue entre Pékin et Washington au niveau de l'IA et l'Europe regarde de très loin, dans le rétroviseur des deux premiers.
Que pensez-vous des annonces d'investissements à coups de milliards de Macron et de la Commission européenne ?
Ça me rappelle "les autoroutes de l'information" lancées en 2002 qui n'avaient pas été suivies d'effets. Espérons que cette fois-ci il y en ait, que les sommes promises soient dépensées et ce, intelligemment. Je pense quand même qu'il y a une conscience généralisée que ceux qui ne prendront pas le virage de l'intelligence artificielle au XXIe siècle seront déclassés, comme ceux qui n'avaient pas pris le virage de la révolution industrielle au XIXe. L'enjeu est de dépasser les effets d'annonce.
L'Europe a déjà raté le virage internet des années 2000 et est un peu devenue la colonie digitale des USA, non ?
Le diagnostic est là effectivement, il faut les remèdes. Il faut mobiliser les investissements et garder nos talents en Europe, éviter qu'ils aillent trouver leur bonheur ailleurs.
C'est un peu le piège absolu car si on ne fait pas ces investissements, on va accentuer notre déclassement
On constate que Microsoft a injecté de l'argent dans Mistral AI, l'IA française. Est-ce un cheval de Troie ? Peut-on leur faire confiance ?
Non, pas totalement, il faut toujours se méfier de ces OPA (prise de participations, NdlR) "apparemment amicales"… Il faut garder des éléments souverains sans être phagocyté par les Chinois ou les Américains. On peut avoir des coopérations mais sur une base d'égalité.
Les États européens ont encore l'argent, les moyens pour cela, alors que les finances sont dans le rouge ?
Il y a des dépenses d'investissements, qui ne sont pas des dépenses de "fonctionnement" (qu'on essaie de réduire pour assainir les budgets des Etats, NdlR), pour lesquelles on peut emprunter. C'est un peu le piège absolu car si on ne fait pas ces investissements, on va accentuer notre déclassement. C'est infernal. On n'a peut-être pas les moyens maintenant mais si on ne se les donne pas, on va encore aggraver nos déficits. On a réussi à trouver des financements pour les dépenses militaires, et je pense que celles-ci, dans le numérique, qui auront des répercussions en termes de sécurité, sont encore plus importantes.
Ce sont d'ailleurs des outils importants pour développer des richesses…
Oui. Mais qui ne gèrent pas la répartition de celles-ci. Le capitalisme permet de développer l'économie, le pays, mais les politiques doivent gérer la répartition des richesses.
"Le danger est que les États-Unis risquent d'être dirigés par les oligarques du digital"
Donc il faut des États forts… Ce que ne veulent pas certains géants de la tech, et particulièrement Elon Musk…
Oui, le danger est que les États-Unis risquent d'être dirigés par les oligarques du digital. Dans l'entourage de Donald Trump, il y a beaucoup de milliardaires qui n'ont pas l'intérêt général comme préoccupation. L'un des dangers de l'IA et du numérique est de permettre la constitution de fortunes extrêmement rapides et de donner un pouvoir faramineux à des personnes qui ne sont en rien responsables. Même dans les dictatures, les responsables politiques ont des comptes à rendre à leur population. Alors que ces géants digitaux n'ont aucun compte à rendre… Et comme ils rendent beaucoup de services aux utilisateurs, ils ont les faveurs du public…
Ils sont biberonnés à ces services…
Bien sûr, et ça donne un pouvoir aux géants de la tech. Sans aucun contre-balancement. Même Donald Trump doit rendre des comptes au peuple américain, pas Elon Musk, dont la fortune s'envole d'ailleurs..
Les géants de la tech ont donc plutôt intérêt à réduire le pouvoir des États…
Oui. Là, Elon Musk (qui plus est libertarien, NdlR) est en train d'attaquer l'État fédéral américain. Au nom de la réduction du déficit budgétaire et des impôts. Il veut supprimer les grandes agences, mais l'État américain sera affaibli, y compris par rapport à son concurrent chinois. Les géants du numérique ne veulent pas de régulation, d'imposition, de limites à leur puissance et veulent que les États s'effacent devant eux.
Des discours "anti-États" qui percolent en Europe, surtout en France mais aussi en Belgique…
Oui, le fait de dire que l'État n'est pas la solution mais le problème, ce n'est pas neuf, mais il est magnifié par ces géants qui y voient un obstacle à leur toute-puissance.
"Ces technologies numériques ont plutôt été inventées par des libertaires mais sont désormais au service du capitalisme le plus brutal qui soit."
Les politiques qui suivent ces discours anti-État sont-ils les idiots utiles de ces géants ?
Oui, ils vont les servir. Ces discours anti-État ne peuvent que plaire aux milliardaires du numérique et servir leurs programmes idéologiques.
Est-ce qu'on peut comparer l'IA au monstre de Frankenstein, qui risque de dépasser son créateur, de sortir du cadre ?
Certainement un peu. D'autant plus que ces technologies numériques ont plutôt été inventées, à la base, par des libertaires en Californie, pour avoir des relations plutôt cool, avec des technologies innovantes, dans une idée "post-68", mais sont désormais au service du capitalisme le plus brutal qui soit. Un capitalisme qui ne veut pas s'encombrer de dépenses sociales et de sécurité publique.
Un peu le dérapage qu'avait connu le capitalisme américain fin XIXe…
Oui, avec les "barons voleurs", exactement, contre lesquels se sont élaborées les lois antitrust qui ont régulé ce capitalisme, qui n'existent pas pour les géants du numérique (ou très peu aux USA, NdlR).
"Poutine a conscience de son retard mais le choix qu'il a fait d'une politique impériale et répressive a fait fuir de nombreux experts en intelligence artificielle."
Et la Russie ? Vladimir Poutine a récemment déclaré "que celui qui dominera l'IA dominera le monde". La Russie peut-elle jouer un rôle là-dedans ?
Non, elle est très en retard. Et depuis la guerre en Ukraine, beaucoup de gens ont quitté la Russie, et cela l'affaiblit. Poutine en a conscience mais le choix qu'il a fait d'une politique impériale et répressive a fait fuir de nombreux experts en intelligence artificielle. Il y a une fuite de cerveaux.
Risque-t-il d'y avoir des dérives dictatoriales avec les outils numériques et l'IA ?
C'est double. Il y a à la fois des moyens de contrôle de la population (dont l'IA et les réseaux sociaux, NdlR), qui n'existaient pas auparavant, même du temps de George Orwell, mais en même temps, ces outils permettent aussi aux gens de se mobiliser, d'échanger, de créer, sans avoir de fortunes à disposition, et dans tous les pays du monde, les grandes mobilisations se sont faites grâce aux outils numériques comme les réseaux sociaux. C'est aussi un contrepoison au pouvoir absolu…
