Le formidable Agneau mystique de Milo Rau

- Publié le 29-09-2018 à 07h45
- Mis à jour le 29-09-2018 à 16h09

Pour ouvrir sa saison au NT Gent, Milo Rau a transposé à notre époque, le chef-d'oeuvre des Van Eyck.
Le tonitruant Milo Rau, le plus demandé des metteurs en scène actuels en Europe, entame sa première saison comme nouveau directeur du NT Gent par un formidable spectacle.
Son Lam Gods (Agneau mystique) est un portrait humain de Gand qu'il offre à la ville qui l'a invité, un tableau vivant directement inspiré du chef-d'oeuvre des frères Van Eyck, une performance collective avec plus de 40 personnes sur scène (tous amateurs sauf deux acteurs professionnels) et cent personnes si on compte les vidéos. C'est aussi une réflexion faite de multiples touches très humaines et émotionnelles sur la société actuelle et l'histoire de l'humanité.
L'idée de départ est simple: l'Agneau mystique à la cathédrale Saint-Bavon est placé juste à côté du théâtre NT Gent. Le polyptyque en douze panneaux des frères Van Eyck montre des dizaines de personnes du Gand d'alors, des voisins des frères peintres qui ont posé pour eux, comme Adam, Eve, Dieu, des juges intègres ou des Croisés.
Ce grand réalisme, ancré sur la Flandre du XVe siècle, est transformé par le tableau en un message spirituel sur toute l'histoire des hommes et de leur foi.
Milo Rau est fidèle à son récent Manifeste de Gand qui fixe des règles pour réancrer le théâtre dans le monde actuel: mêler sur scène amateurs qui jouent leur vécu, et professionnels, mêler au moins deux langues, créer le texte sur scène, etc. Une méthode très efficace dans ce cas-ci.

Deux couples Adam et Eve
Il a procédé à un large casting par petites annonces pour trouver ses personnages et ceux-ci, sur scène, racontant leur vie, ont une vérité et une épaisseur, magnifiques. Chaque scène venant s'insérer sur un vaste écran reprenant le canevas du tableau des Van Eyck.
Milo Rau enchaîne les morceaux de bravoure: un couple de Gantois nus jouent Adam et Eve et, tendrement enlacés, se caressent longuement sous les yeux du choeur des enfants assis juste devant eux. Scène étonnante mais d'une tendresse finalement très pudique. On assiste àl'accouchement dans l'eau d'Arvo, fils d'un homme présent sur scène. On interroge une dame en fin de vie qui adore Leonard Cohen. Un berger arrive sur scène avec cinq vrais moutons et un adorable border collie. Il procèdera au "sacrifice de l'Agneau", mais comme l'abattage en public est interdit (alors, dit Milo Rau, qu'on tue sans le voir dix milliards d'animaux par an), on le tond, entouré encore du choeur des enfant comme le choeur des anges chez Van Eyck, avec la musique de l'Agnus Dei.
Le casting fait la part belle à la diversité et montre qu'aux grandes vagues migratoires de jadis qui nous ont créés, s'ajoutent celles d'aujourd'hui: un Afghan qui a porté sur ses épaules un garçon pour fuir son pays, joue le Saint Christophe. Deux frères artistes immigrés jouent les Van Eyck, ils créeront le futur pavillon de la Flandre à Dubaï. Une femme voilée qui vient de faire son pèlerinage à La Mecque et qui est la femme de ménage du théâtre, peut enfin être sur la scène. Un autre couple d'Adam et Eve est fait d'un Iranien et d'une Rwandaise devenus Gantois et rappelle que la première Eve était africaine.
Milo Rau a même pu trouver ses commanditaires (une commissaire européenne qui aide le spectacle) comme les Van Eyck avaient les leurs. Une mère vient témoigner dramatiquement de la fuite de son fils en Syrie et qui y est mort. Elle devient la Vierge dont le fils aussi est mort pour sa foi.
Au total, un formidable tableau de notre monde, en néerlandais et anglais, surtitré dans ces deux langues, mais accessible aux purs francophones.
"Lams God" au NT Gent, jusqu'au 20 octobre

Un programme qui empoigne le réel
Si après le grand succès de Milo Rau au dernier Kunstenfestivaldesarts et à Avignon, avec Histoire(s) du théâtre (I): La Reprise, on avait encore de doutes sur l'impact de Milo Rau, la présence annoncée à la première de Lam Gods, de journalistes du monde entier (du New York Times au Guardian et au Temps) montre que ses spectacles sont très attendus, y compris pour le parfum de vrais ou faux scandales qu'ils dégagent.
Milo Rau veut renouveler le théâtre et faire du NT Gent, "le théâtre du futur". "Il ne s'agit plus seulement de représenter le monde. Il s'agit de le changer. Le but n'est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle", écrit-il dans son Manifeste.
Pour ouvrir sa saison, il avait concocté un week-end festif avec une création du chorégraphe congolais Faustin Lineykula, une performance de l'excellente Miet Warlop et une procession dans Gand du groupe Action Zoo humain, en prélude au pavillon flamand pour l'expo universelle de Dubaï en 2020.
Il faudra désormais compter avec le NT Gent et son programme très politique qui empoigne l'actualité. Milo Rau lui-même y reprend, avec l'actrice flamande Els Dottermans, sa formidable Compassion, histoire de la mitrailleuse qu'on l'avait vue à Lausanne et qui est venue au Théâtre de Liège, et il crée Oresteia, en coproduction avec la Schauspielhaus de Bochum, dont l'équipe artistique et technique avec l'acteur Johan Leysen, se rendra àMossoul (Irak).
En tant que "metteur en scène maison", Luk Perceval, un des grands metteurs en scène belges qui dirigea le Toneelhuis d'Anvers avant de travailler en Allemagne, fera une nouvelle production chaque saison ; il commence dès cette saison avec Black, premier jalon d'une trilogie baptisée The Sorrows of Belgium, dont chaque titre renvoie à l'une des couleurs du drapeau national. Cette première partie parlera de l'exploitation du Congo sous Léopold II.
NT Gent accueille également Faustin Linyekula pour une création dans la série Histoire(s) du Théâtre. Faustin Linyekula fut aussi une des vedettes du dernierKunstenfestival.
