Avignon fête un théâtre plus vivant que jamais
Le 72e festival d'Avignon s'ouvre ce vendredi avec "Thyeste" de Sénèque en Cour d'honneur par Thomas Jolly.
- Publié le 06-07-2018 à 12h55
- Mis à jour le 06-07-2018 à 18h26

Le 72e festival d'Avignon s'ouvre ce vendredi avec "Thyeste" de Sénèque en Cour d'honneur par Thomas Jolly.
On y retrouvera aussi Ivo Van Hove, Milo Rau, Anne-Cécile Vandalem et bien d'autres.
Dans le Off, 1538 spectacles, 133 lieux, 4667 artistes, et plusieurs zooms belges, les Doms en tête.
La profession de foi du metteur en scène Thomas Jolly explique bien le succès répété du Festival d'Avignon qui fait salles combles et attire de très nombreux spectateurs belges : "Le théâtre est le seul lieu artistique où on peut se sentir vivant avec d'autres vivants et qui nous rappelle qu'on existe ensemble, simultanément."
Partout dans la ville, on retrouve la belle affiche du festival dessinée par la peintre Claire Tabouret avec plein de visages d'enfants.
Couleur politique
En introduisant le festival, son directeur Olivier Py lui donne une couleur politique, fustigeant l'idée que "pour le monde financier, économique et politique, il n'y a plus qu'un seul message : 'Pas d'alternative'. La croissance seule apporterait le mieux vivre. La non-redistribution des richesses serait un mal nécessaire." Et Olivier Py de plaider : "C'est à notre tour de dire qu'il n'y a pas d'autre alternative que la culture et l'éducation. Non, l'art ne peut servir seulement de consolation au tout libéral, ni de supplément d'âme à des défiscalisations. L'art est ce qui précisément maintient ouverts les possibles quand tout semble impossible et que les puissances proclament cette impossibilité pour affermir leur pouvoir."

Il a choisi cette année la thématique du "genre" qui revient dans plusieurs spectacles : comme chez Didier Ruiz qui évoque les transgenres, ou chez Phia Ménard elle-même transgenre, mais aussi chez le chorégraphe Ali Chahrour qui parle de la place des hommes dans le deuil, chez le chorégraphe François Chaignaud ou dans le feuilleton quotidien de David Bobée au jardin Ceccano. Comme la question féministe qu'Olivier Py juge "aussi importante que la décolonisation, un tremblement de terre sociologique".
Volet danse
Il y aura encore un volet belge important avec Milo Rau et son formidable "La Reprise - Histoire(s) du théâtre (I)" créé au Kunstenfestivaldesarts, avec aussi Ivo Van Hove et le Toneelgroup dans "De dingen die voorbijgaan" d'après Louis Couperus, Anne-Cécile Vandelem qui y redonne "Arctique" déjà vu en Belgique et la jeune étoile de la danse flamande Jan Martens qui y reprend "Ode to the Atempt".
Il y a aussi des reprises contemporaines de grands classiques avec "Iphigénie" de Racine, par Chloé Albert et "Tartuffe" de Molière par le Lituanien Oskaras Korsunovas.
Important volet danse aussi avec, entre autres, Emanuel Gat en Cour d'honneur, la chorégraphe espagnole Rocio Molina, Sasha Waltz et deux spectacles du formidable danseur et chorégraphe allemand Raimund Hoghe.
Thomas Jolly et Julien Gosselin, les deux jeunes "stars"
C'est le Festival d'Avignon qui a vraiment révélé les deux jeunes metteurs en scène, parmi les plus intéressants en France. Ils ouvrent le Festival.
Thomas Jolly, 36 ans, hérite de la Cour d'honneur du Palais des papes et y monte, en ouverture du festival, la terrible tragédie de Sénèque, "Thyeste", la mère de toutes les tragédies, l'origine du cycle des Atrides. Atrée se venge de son frère jumeau Thyeste qui a séduit sa femme et s'est emparé du bélier d'or, en lui faisant manger, sans qu'il s'en doute, le sang et la chair de ses propres enfants. Un drame qui convoque l'adultère, le vol, mais aussi l'innommable de l'infanticide et du cannibalisme. Atrée se transforme en monstre sous l'empire de la rage et de la douleur, et c'est le monde entier qui s'effondre.
En écho à une "jeunesse impuissante face au chaos dans lequel elle devra vivre et grandir", Thomas Jolly reprend le remède proposé par Sénèque, "un traité d'indulgence mutuelle entre les hommes". Tout lien avec aujourd'hui est voulu.
Thomas Jolly avait enthousiasmé Avignon en 2014 avec son marathon de 16 heures sur "Henri VI" de Shakespeare, théâtre total convoquant tous les genres, tous les excès et toutes les beautés. Théâtre populaire et politique au sens noble. Il explique dans "Télérama" : "Le théâtre de Sénèque provoque et convoque. Le théâtre sert à remettre en circulation de la pensée, sans dire quoi penser. C'est quand la pensée est arrêtée que la violence surgit."
On avait découvert en 2013 à Avignon un Julien Gosselin qui, à 26 ans, montait "Les Particules élémentaires" adapté du roman culte de Michel Houellebecq. Venu de Lille, entouré d'une bande de dix magnifiques interprètes de son âge, c'était près de quatre heures de spectacle qui pourtant passaient comme un instant et qui parvenaient à restituer la force du texte de Houellebecq, ce mélange de poésie et de cynisme, de tendresse et de misanthropie sur fond de misère sexuelle et de fin d'un monde.
Don De Lillo
L'an dernier, il impressionnait tout autant avec son adaptation de "2666", le roman-monde de Roberto Bolano, avec un marathon théâtral de 12 heures. Il aime les défis et ne craint pas de déranger le confort du spectateur, prenant comme modèle Castellucci pour dire qu'il refuse "une expérience théâtrale molle". L'émotion et le plaisir passent par l'épreuve. Mais le résultat était à nouveau formidable et jouissif, du théâtre total.
Cette année, Julien Gosselin pousse encore davantage le défi en montant, en huit heures de spectacle, trois romans de l'Américain Don DeLillo, "Joueurs", "Mao II" et "Les Noms", sans qu'il y ait un fil narratif entre les trois, sauf le contexte du terrorisme des années 70 en Amérique et la question du rapport entre violence et littérature. Dans "Les Noms", Don DeLillo imagine une secte qui tue des villageois uniquement parce que ses personnages portent les mêmes initiales que les gens qu'ils tuent.
- Festival d'Avignon, jusqu'au 24 juillet. Programme complet, infos & rés.: www.festival-avignon.com
Cap au Sud pour de délicats, puissants voire entêtants morceaux de belgitude
Donner une visibilité accrue aux créations de Bruxelles et de Wallonie était l'enjeu des Doms dès leur création. Quinze ans plus tard, cette vocation demeure. Plus qu'une vitrine, le Théâtre des Doms, s'inscrivant dans le Off pendant le Festival d'Avignon (mais vivant toute l'année avec des résidences, accueils, créations, concerts…), est un havre, un tremplin, un lieu d'échanges, une mine de propositions offertes aux spectateurs et programmateurs, vivement attendus - car la diffusion demeure l'une des missions clefs des Doms.
Avec neuf spectacles sélectionnés parmi les toujours nombreux candidats, Alain Cofino Gomez (successeur d'Isabelle Jans et de son prédécesseur Philippe Grombeer à la tête des Doms) souligne son vœu d'une "mixité pleine d'expressions fondamentales" dans une programmation qui affirme et affiche (avec ses facétieux squelettes fluo) la vitalité de cet art multiple et en mouvement.
Se succédant aux Doms du matin au soir, six propositions esquissent un chemin sensible dans ce qu'osent et expérimentent les artistes d'aujourd'hui. Le verbe et le jeu, quintessentiels, dans "La Musica deuxième" de Marguerite Duras mis en scène par Guillemette Laurent. Une traversée des années, de l'enfance et du quotidien avec les marionnettes de la Cie Alula et "Bon débarras", pour tous dès 8 ans. L'intensité de la lutte et de la vie avec Marie-Aurore d'Awans portant les mots de Lydie Salvayre sur la guerre d'Espagne dans "Pas pleurer", mis en scène par Denis Laujol. L'urgence et l'au-delà du documentaire dans "L'Herbe de l'oubli" par la Cie Point Zéro. Le croisement générationnel de questions existentielles avec "J'abandonne une partie de moi que j'adapte" de Justine Lequette. La rencontre d'Hamlet et d'Eminem, de la tragédie et de la modernité populaire, imaginée par Louise Emö dans "Mal de crâne". On notera que bon nombre de ces spectacles sont ou ont été par ailleurs nominés (voire davantage) aux Prix de la critique.

Hors les Doms, il y a aussi, programmés par eux, de la danse ("Inaudible" de Thomas Hauert) et du cirque ("Burning" et "Strach"). Sans oublier les alléchants débats et autres rencontres "Aux quatre coins du jardin".
Manufacture, Episcène, etc.
Solidement implantés à Avignon, les Doms sont loin d'être le seul lieu où croiser des créateurs belges dans la cité des Papes. La Manufacture leur ouvre régulièrement ses portes. Avec cette année "Anima Ardens" du chorégraphe Thierry Smits, mais aussi l'exposition de photographies "Le peuple yézidi, entre exil et résistance" par Johanna de Tessières.
Nouveau venu dans le Off, le Théâtre Episcène, comme d'autres lieux privés, loue ses créneaux aux compagnies, mais avec plus de discernement que beaucoup. En résulte une programmation éclectique où il sera question de féminisme avec Christine Delmotte, de cantons de l'Est avec Serge Demoulin, de solitude et de maternité avec Véronique Olmi, ou encore de cabaret déjanté avec Aurelio Mergola et Jean-François Breuer - entre autres.
- Festival d'Avignon Off, jusqu'au 29 juillet. Dates variables selon les lieux.
- Contact, infos, programmes complets, rés.: www.avignonleoff.com ; www.lesdoms.eu ; lamanufacture.org ; www.episcene.be