Un été 68 : l'enfer et le paradis du Living Theatre
- Publié le 04-08-2018 à 16h30

Lorsque débute le festival d'Avignon, deux mois après Mai 68, le Living Theatre expérimente de nouvelles formes d'expression depuis le début des années 1950. Sous l'impulsion de ses fondateurs Judith Malina (1926-2015) et Julian Beck (1925-1985), la troupe new-yorkaise interroge les rapports entre théâtre et vie, réalité et fiction. Le "théâtre vivant" inaugure le "métathéâtre" (mise en abyme, dialogue des comédiens avec les spectateurs…) et implante le "off-Broadway" - deux piliers du théâtre d'après-guerre, encore dominants.
Depuis le début des années 1960, ses créations se sont radicalisées, en réaction au contexte politique des Etats-Unis, entre lutte pour les droits civiques et guerre du Vietnam. La pièce "The Brig", influencée par le "théâtre de la cruauté" d'Antonin Artaud, expose la violence d'une prison militaire. Scandale : le Living Theatre est interdit de représentation. Malina et Beck s'exilent alors en Europe, où ils mènent une vie communautaire avec leur troupe.
En juillet 1968, le Living présente à Avignon "Paradise Now". Marqués par l'ébullition des derniers mois, Beck et Malina veulent contribuer au changement des mentalités. Leur métathéâtre devient agit-prop. Les comédiens se mêlent aux spectateurs, les interpellent : "Je ne sais pas comment arrêter les guerres", "Je n'ai pas le droit de voyager sans passeport", "Je n'ai pas le droit d'ôter mes vêtements"… La frontière entre salle et scène est abolie. Le débat s'engage.
Après une représentation à guichets fermés le 24 juillet, Beck incite le théâtre à "sortir de sa prison". S'ensuit un défilé dans Avignon, aux cris de "le théâtre est dans la rue". Le dramaturge veut jouer en extérieur et gratuitement. Le maire d'Avignon, qui redoute un deuxième Mai 68 sous ses fenêtres, s'y oppose. La police est appelée en renfort. Le Living Theatre claque alors la porte du festival : "Le temps est venu pour nous de refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et le pouvoir de l'art appartiennent seulement à ceux qui peuvent payer, ceux-là même qui souhaitent maintenir le peuple dans l'obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux élites." "Paradise Now" tournera en Europe, divisant critique et public. C'est le chant du cygne du Living Theatre : la troupe est dissoute en 1970. Cinquante ans après, son influence demeure (1) et, à Avignon, jouer en "off" ou dans la rue est devenu "in". Mais le "peuple" se sent-il concerné ?
1. En témoignent un Milo Rau ou la réinterprétation réflexive de "Paradise Now" par Michiel Vandevelde au dernier KunstenFestival.
