"La colère ne va pas retomber, je n'ai plus vu de mobilisation de cette ampleur depuis les grèves de 1996"
Dans un contexte ultra-tendu, les députés devaient voter ce jeudi le décret-programme qui prévoit une série de changements pour la rentrée. Le secrétaire général du Segec, Alexandre Lodez, déplore une réforme imposée aux enseignants plongés, d'après lui, dans un profond malaise. Il regrette aussi un vote qui intervient trop tard pour pouvoir organiser la rentrée dans de bonnes conditions.


- Publié le 05-06-2026 à 06h39
- Mis à jour le 05-06-2026 à 08h07

Le monde enseignant est en crise. Depuis plusieurs semaines, les professeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles se mobilisent pour tenter d'empêcher le vote du décret-programme qui augmentera notamment le nombre d'heures passées face classe de 20 à 22 heures pour les enseignants du secondaire supérieur. Alexandre Lodez, secrétaire général du Segec (le pouvoir organisateur de l'enseignement libre catholique) estime que les réformes auraient pu être faites de manière plus douce.
Pensez-vous que ce vote va résigner certains enseignants et que la colère pourrait retomber ?
Non. Nous sommes dans un dialogue de sourds avec la ministre, la situation ne s'apaise pas et il y a une nervosité générale. Pour bien comprendre cette situation il faut remonter au péché originel : la suppression de la septième dans l'enseignement qualifiant. Cela stigmatise le qualifiant qui joue pourtant un rôle très important, celui de préparer les élèves à entrer sur le marché du travail en plus de leur permettre de continuer leurs études. Cette mesure a été une sorte de dénigrement. Cela laisse entendre qu'ils ne sont pas importants. D'autres mesures ont ensuite été annoncées. Prises séparément elles ne sont pas gravissimes mais, aujourd'hui, les corps intermédiaires sont excédés, à commencer par les syndicats. Pour qu'un débat ait lieu entre Roland Lahaye (secrétaire communautaire à la CSC, NdlR) et Valérie Glatigny, il faut au moins deux mètres d'écart et trois agents de sécurité. La ministre affirme souvent qu'elle écoute les gens. Elle les a peut-être écoutés mais, clairement, elle ne les a pas entendus. Vous l'aurez peut-être remarqué: son discours est toujours général et sans nuance.
Cela a provoqué la colère du monde enseignant, qui le fait savoir depuis plusieurs semaines. Ces mouvements sont-ils légitimes ? Il y a un vrai malaise chez les enseignants ?
Je crois qu'il y a en effet un profond malaise qui existe et qui se ravive régulièrement. Depuis les années nonante, les enseignants sont en recherche d'identité. C'était ça qui était réjouissant dans le pacte d'excellence: on donnait enfin une vision à dix, quinze ans de ce que pouvait être l'école. Aujourd'hui, les enseignants ne se sentent pas écoutés par leurs représentants.
Vous regrettez que la ministre impose au secteur sa vision ?
Oui.
Vous souvenez-vous d'avoir déjà été témoin d'une telle colère ou d'un tel malaise ?
J'ai vécu moi-même les grève de nonante et de nonante-cinq. Depuis lors, je n'ai plus vu le même type de mobilisation. Il y a néanmoins une différence : cette fois les directions soutiennent les enseignants pour deux raisons. D'abord parce qu'ils sont convaincus qu'il y a des problèmes, et ensuite parce qu'ils se rendent compte qu'ils risquent de perdre leurs enseignants s'ils ne les accompagnent pas dans le combat avec conviction.
Les relations avec la ministre ne sont pas plus difficiles aujourd'hui qu'il y a six mois ou un an. Je dirais même qu'elles sont plus faciles, puisqu'on ne la rencontre pas.
Cette mobilisation présente une nouveauté : le mouvement "Mars Attacks" qui se revendique indépendant des syndicats. Comment percevez-vous ce mouvement ?
Il y a quelques semaines j'ai demandé à les rencontrer parce que j'avais le sentiment que ces gens, qui sont des profs de la base, ne se sentaient pas suffisamment écoutés. Ce mouvement est très créatif et assez professionnel. C'est quand même un bon indicateur qu'on fait des choses intéressantes dans nos écoles. En fait, ils ne sont pas complètement déconnectés des structures des corps intermédiaires, contrairement à ce qui est dit dans leur discours. Ils veulent une certaine indépendance, et je les comprends, parce qu'ils ont le sentiment que leurs relais n'ont pas obtenu ce qu'ils espéraient. Maintenant, pour obtenir quelque chose, il faut que celui qui est en face de vous ait déjà envie de discuter et qu'il ait prévu, dans sa mesure, des marges de négociation.
Comment décririez-vous vos relations avec la ministre Glatigny ?
Elles ne sont pas plus difficiles aujourd'hui qu'il y a six mois ou un an. Je dirais même qu'elles sont plus faciles, puisqu'on ne la rencontre pas. Je ne suis pas un optimiste naïf, mais je crois qu'on est capable de tendre la main parce qu'au fond on veut faire société. Il y a aujourd'hui et il y a demain. Aujourd'hui, le "comité de la hache" se réunit au parlement et il va trancher. Il y a un vote qui est légitime. Je ne dis pas que je suis d'accord, mais je vais faire en sorte que l'on s'adapte le mieux possible.
En conférence de presse ce jeudi, Valérie Glatigny rappelait une nouvelle fois, pour justifier ces mesures, la situation financière compliquée de la Fédération Wallonie Bruxelles. Cela ne risque pas de donner aux enseignants le sentiment qu'on fait peser cette situation sur leurs épaules ?
Vous savez comment on appelle la ministre Glatigny ? La ministre du Budget parce qu'on la voit plutôt défendre le budget de la Fédération que l'enseignement. C'est d'une grande loyauté envers ses partenaires au gouvernement. Nous ne nions pas que les finances publiques de la Fédération sont problématiques. Les mesures d'économie auraient peut-être pu être prises de façon plus douce et atténuée. Plutôt que de dire plus 10 % de temps de travail face classe, peut-être que ça aurait été 3 %, il y a des curseurs que l'on aurait pu faire bouger de manière différente. Je pense que la ministre Glatigny est face à une équation particulièrement compliquée à résoudre. Elle a voulu traiter des questions symboliques, modifier le pacte d'excellence et faire des économies. Stratégiquement, faire ces trois choses en même temps, cela donne ce qu'on connaît maintenant. Il fallait probablement prioriser les choses et en tout cas ne pas rompre le dialogue.
