Luc Ferry: "Affirmer que le totalitarisme hygiéniste gagne du terrain est d'une rare bêtise"
Les mesures sanitaires menacent-elles nos libertés et nos démocraties ? Réduisent-elles la sauvegarde de la vie à sa dimension sanitaire, au mépris des dimensions sociales, culturelles, spirituelles de nos existences ? Le virus nous a-t-il "rendus fous" ? Alors que beaucoup le craignent ces derniers mois, le philosophe français Luc Ferry entend affirmer le contraire.

- Publié le 02-02-2021 à 10h36
- Mis à jour le 04-02-2021 à 09h44

Êtes-vous d'accord avec André Comte-Sponville qui, dans ces pages, a écrit que nous étions en train de "sacrifier l'amour de la vie à la peur de la mort" ?
Non, je pense même exactement l'inverse, mais c'est normal, mon ami André est bien plus sage que moi. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des dirigeants de grands pays ont décidé de mettre la vie et la santé au-dessus de l'économie et de l'argent : je trouve que c'est en réalité la meilleure nouvelle du siècle, voire du millénaire.
Mais ne sommes-nous pas tombés dans un "totalitarisme hygiéniste", réduisant la vie à sa seule dimension sanitaire, au nom d'hypothèses scientifiques et médicales ?
J'aimerais bien qu'on m'explique ce qui reste comme possibilité de vie économique, sociale, familiale, amoureuse ou autre quand la vie biologique s'est éteinte et que la mort l'a emporté. Cet héroïsme de la liberté en peau de lapin me fait doucement rigoler : quand ceux qui tiennent ce discours grandiose se retrouvent à l'hôpital, ils supplient les médecins de les sauver. Deux de mes filles ont eu la maladie et, croyez-moi, je suis infiniment reconnaissant au "totalitarisme hygiéniste" d'en avoir pris grand soin. Je m'en tiens donc à ce bon vieux principe : primum vivere, secondum crevare…
L'État, en allant jusqu'à réglementer nos vies familiales et amicales, ne nous a-t-il pas infantilisés ? Ne pouvait-il pas faire davantage confiance au discernement de chacun ?
Non. L'exemple de la Suède montre que ça ne marche pas. En matière de santé publique, l'individualisme ne peut pas être la règle pour la simple et bonne raison que mon comportement engage la vie des autres et pas seulement la mienne. Bien entendu, on peut et on doit critiquer certaines décisions de nos gouvernements et on ne s'en prive pas, mais on doit reconnaître qu'objectivement, aucune décision politique ne peut être satisfaisante en ce moment. Si je me mets à la place d'un chef de l'État qui doit décider et que je consulte des épidémiologistes, ils me diront qu'il faut confiner d'urgence : ils m'expliqueront que le seul moyen de faire repartir l'économie et de retrouver une vie normale, c'est de faire en sorte que la vaccination aille plus vite que les nouveaux variants. Ils évoqueront le cas d'Israël, qui malgré une vaccination d'une ampleur inégalée, se trouve débordé par la diffusion de ces nouveaux virus. Il faut donc confiner pour stopper la diffusion et permettre à la vaccination de reprendre le dessus. Si maintenant je me tourne vers les restaurateurs, les commerces, les étudiants ou les théâtres, j'aurais un discours totalement opposé. Quoi que je décide, jamais je n'aurai l'assentiment de tous.
Comment pouvons-nous être certains que les mesures sanitaires relèvent d'une éthique de la responsabilité, alors que (pour reprendre les mots du philosophe Gaspard Koenig) tant d'existences sont "perdues", "brisées", "assombries", "gâchées" par des mesures sanitaires prises pour "prolonger des vies" ?
La démagogie jeuniste est une posture à la mode, et le racisme anti-vieux qui se cache derrière ne cesse lui aussi de progresser. Je vous avoue que, comme toutes les formes de racisme, il me fait vomir. Fort heureusement, beaucoup de jeunes n'entrent pas dans cette logique de la haine entre générations. Ils aiment assez leurs parents pour ne pas avoir envie de leur transmettre la maladie. Au demeurant, la vie du fleuriste ou du restaurateur de cinquante ans qui met la clef sous la porte après 25 ans de labeur sans avoir le moindre espoir de remonter la pente me semble infiniment plus tragique que celle des étudiants privés de "présentiel". Je ne sous-estime pas pour autant leurs soucis, ce pourquoi je plaide pour qu'on vaccine les jeunes en même temps que les personnes âgées afin qu'ils puissent retrouver une vie normale, mais les inviter à mépriser le sort de leurs aînés pour retrouver plus de liberté est tout simplement immonde.
Vous écrivez dans le "Figaro" que "les réactions de révolte sont infiniment plus à craindre que la servitude volontaire". Pourquoi ? Ne sont-elles pas le signe d'une vitalité démocratique ?
Faut-il vraiment, pour être démocrate, pratiquer la désobéissance civile, rejoindre les manifestations anti-masques, organiser des fêtes clandestines ? Nos gouvernants devaient-ils prendre modèle sur Bolsonaro, Trump et Johnson ? Faut-il rappeler que le Covid a déjà tué en Grande-Bretagne plus de 100 000 personnes, précisément parce qu'au nom d'un libéralisme mal compris, ce pays a trop tardé à mettre en place les mesures analogues à celles qui furent adoptées en Allemagne ou en France ?
Nous ne basculons donc pas vers un régime autoritaire ?
Un certain nombre, sinon de penseurs, du moins de haut-parleurs de la vie intellectuelle tentent aujourd'hui de vendre leurs livres en exploitant le thème du risque totalitaire. Ressortant les niaiseries de Foucault sur la "biopolitique", assurant que le virus nous a "rendus fous", que nous sommes des "cochons d'Inde nourris au foin nationalisé" et autres fadaises, ils prétendent que le "biototalitarisme" gagne du terrain. Ces thèses, populaires dans le microcosme intellectuel, sont pourtant d'une rare bêtise, tant sur le plan politique que philosophique. Qui peut sérieusement croire que nos gouvernements démocratiques mijotent d'instaurer en douce un régime totalitaire alors qu'ils n'ont jamais été aussi faibles et aussi librement critiqués qu'aujourd'hui ?
En quoi obéir aux contraintes sanitaires était-ce faire preuve de liberté, au sens plein et entier du terme ?
Aurait-on oublié la leçon de Rousseau, à savoir que la liberté ne consiste pas à faire n'importe quoi, à s'affranchir de toute contrainte, mais à "obéir à la loi qu'on s'est prescrite", ce qui est bien le cas chez nous, fût-ce de manière indirecte (comme y oblige la démocratie représentative), puisque les contraintes ne nous furent imposées que par des autorités légales et légitimes dont nous avons fort heureusement tout loisir de sanctionner les erreurs et les fautes aux prochaines élections.
Entre le refus de toute consigne et l'acquiescement automatique, quelle serait l'attitude la plus responsable à adopter ?
Être capable, au lieu de râler, de proposer à nos gouvernants qui semblent perdus des mesures à la fois efficaces et acceptables. Par exemple, fermer les musées n'a pas grand sens : on n'y mange pas, on n'y boit pas, on n'y parle presque pas, on peut porter un masque et mesurer la jauge. Fermer les écoles primaires est terriblement risqué, car les petits ne se gardent pas tout seuls et cela empêche les parents d'aller travailler. En revanche fermer les lycées pour un temps peut avoir du sens, etc.
Quelle est la grande leçon de cette crise ?
Notre rapport à la mort a changé, déchristianisation oblige. Il y avait en France, en 1950, 95 % de baptisés, ils sont à peine 30 % aujourd'hui. C'est même, sur le plan spirituel le phénomène majeur des cinquante dernières années. On peut le mesurer en comparant nos attitudes actuelles avec celles que suscita en l968/69 la pandémie de grippe dite de "Hong Kong" qui fit, rien qu'en France, plus de 31 000 morts. À l'époque, comme le notent tous les observateurs, on en parle comme d'une grippette qui n'inquiète personne. Nous sommes aujourd'hui aux antipodes de cette étrange indifférence et pour la bonne raison que si nous ne sommes pas croyants, ou même un peu moins croyants que par le passé, nous sommes à la fois moins protégés par les promesses des grandes religions face à la mort, mais aussi plus exposés que jamais en raison de l'affectivité qui s'est développée de manière exponentielle dans la famille moderne. Pour une majorité des non-croyants, le ciel est devenu vide, il n'y a ni cosmos, ni divinité qui puisse donner la moindre signification à la mort d'un être aimé. La réponse chrétienne nous promettait la résurrection des corps et les retrouvailles avec ceux que nous avions aimés. Dans les religions de salut terrestre, à défaut de divinité bienveillante, il restait à tout le moins la pierre et le marbre : on y gravait le nom des héros morts pour la patrie, une plaque destinée à braver le temps conservait leur souvenir. Pour les non-croyants, ces recours en grâce ont disparu. Il ne leur reste plus guère qu'à freiner des quatre fers devant l'échéance funeste, ce qui explique l'ampleur nouvelle, à proprement parler inouïe, des réactions d'angoisse et de confinement qu'on observe face à la pandémie, car la vie a plus de prix que jamais.
