Milo Rau : "Le théâtre ne doit pas représenter le monde, mais le changer"
L'auteur du bouleversant "Five Easy Pieces" voit dans la crise l'occasion et la nécessité de changer le théâtre et le monde.

- Publié le 12-11-2020 à 11h35
- Mis à jour le 12-12-2020 à 11h35

Milo Rau, le grand metteur en scène suisse, auteur de pièces bouleversantes comme La Reprise et Five Easy Pieces où des enfants rejouaient l'Affaire Dutroux, est aussi devenu directeur du NT Gent. Il y a lancé Le manifeste de Gand dans le but de créer des spectacles qui seront joués dans de nombreux pays, souples, légers, en phase directe avec les fracas du monde, des spectacles multilingues et où acteurs professionnels et amateurs se mêlent, car, pour lui, le théâtre ne doit pas seulement " repr ésenter le monde, mais il s ' agit de le changer ".
Multipliant les projets décapants, il participait, le 22 novembre dernier, au festival international du film documentaire d'Amsterdam IDFA avec son film Le nouvel Évangile tourné à Matera, au sud de l'Italie, là où Pasolini et Mel Gibson réalisèrent leurs versions.
La sienne est un film ultrapolitique et ultra-actuel comme toutes ses mises en scènes, branchées directement sur la dure réalité des campagnes avoisinantes, des camps de réfugiés et des petits agriculteurs acculés à la faillite par les grands groupes agricoles, victimes des spéculations, de la politique de l'Europe et, longtemps, de l'extrême droite de Salvini.
Nous l'avons d'abord interrogé sur la manière avec laquelle il avait vécu cette crise du Covid.
Antigone en Amazonie
"Lorsque la crise a éclaté, nous étions au Brésil pour préparer Antigone en Amazonie. On a dû interrompre et rentrer tout en poursuivant la préparation par Internet. Nous avons créé une Ecole de la résistance avec l'activiste amazonienne, icône de l'anti-globalisation, Kay Sara. Une lutte désormais déclinée en dix langues. Nous avons repris récemment les répétitions à Gand avec les acteurs belges mais par Internet encore, avec les Brésiliens. Nous espérons retourner au Brésil en avril."
"Comme directeur du NT Gent, j'ai dû reprogrammer et reprogrammer encore jusqu'à me rendre compte que ce qui se passait est une chance pour repenser fondamentalement le théâtre. On a repoussé la saison, y compris pour jouer en août prochain ; on a réalisé des films sur nos spectacles comme Familie et Oreste à Mossoul. On a vu qu'en organisant un Tribunal pour le Congo relayé par Internet, il n'y avait pas que quelques dizaines de spectateurs dans la salle mais 10 000 en ligne !"
Mais pour Milo Rau, le théâtre en "présentiel" reste fondamental et doit être repensé : "depuis 150 ans, on joue le soir, dans des espaces clos, avec lumières artificielles, pour des spectateurs fatigués par une journée de travail. On va changer cela et proposer un nouveau rituel en jouant les 32 tragédies grecques le matin, de 7h à 9 h, lorsqu'on est frais, avant de travailler, inversant l'ordre des priorités."
Milo Rau en a aussi profité pour interroger ce qu'est le théâtre et coordonné le livre Why Theater ? avec 160 interventions dont celles, côté francophone, de Jérôme Bel, Isabelle Huppert et Ariane Mnouchkine. Côté francophone encore, il prépare un livre chez L'Arche et un film avec l'écrivain Edouard Louis, auteur d'une Histoire de la violence, et avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère d'Edouard Louis : "De grands metteurs en scène (Thomas Ostermeir, Ivo Van Hove) ont déjà monté ses textes. Ici, le film s'interrogera sur la représentation possible de la violence et cela donnera lieu aussi à un livre intitulé L'art impossible."
Suicide collectif
Fort des leçons de la crise, Milo Rau a adapté le Manifeste de Gand, insistant sur l'idée de la durabilité écologique.
Juste à la veille du confinement, il jouait en France Familie, ce magnifique mais très troublant spectacle inspiré d'un fait divers arrivé près de Calais en 2007, où on retrouva toute une famille pendue, tous habillés comme pour une cérémonie et sans autre mot d'explication qu'une phrase : "On a trop déconné, pardon". Tout dans cette famille semblait normal et les enquêtes n'ont ensuite rien révélé sur les causes. Une pièce sur le mystère de la banalité de nos vies.
Comme à son habitude, Milo Rau y mêle réalité et fiction avec une vraie famille sur scène, mais Familie n'était-il pas un spectacle prémonitoire de la crise ? "C'est ce que Jérôme Bel a dit, estimant que c'était la première tragédie d'une nouvelle époque. La crise a montré que la consommation exacerbée de la bourgeoisie tue la planète et amène une nouvelle génération de jeunes à envisager le suicide, au moins métaphysique. La pièce apparaît comme une métaphore du nihilisme dans lequel se trouvent nos sociétés."
Sa conviction profonde est qu'il faut reconnecter la pratique et le contenu, la pensée avec l'action, le théâtre avec nos réalités. "La forme classique d'Antigone ne convient plus. Il faut déplacer Antigone vers les périphéries, vers l'Amazonie victime de Bolsonaro et de la déforestation, vers la jeunesse, là où Antigone peut se ressourcer et se reconnecter à notre réalité."
Si on s'étonne de voir un activiste comme Milo Rau diriger un grand théâtre flamand alors qu'on associe souvent la Flandre à la menace de l'extrême droite, menace que Milo Rau ne nie nullement, il répond "qu'en Flandre, il a trouvé une ouverture systématique aux idées (de tous bords). Je suis vraiment impressionné par la tolérance du public. C'est peut-ê tre l'esprit flamand. C ' est peut-être la raison pour laquelle je suis là . "
Pour le début (avorté par la crise du Corona) de cette saison en présence du Premier ministre du gouvernement flamand Jan Jambon, il avait placé dans le hall du théâtre une sculpture très réaliste de la congolaise Irène Kanga, (en chocolat, rappel du scandale du cacao au Congo colonial), évoquant le viol d'une femme Pende en 1931 par un agent colonial belge. L'argent de la vente de ses sculptures doit revenir aux travailleurs actuels des plantations au Congo.
120 journées de Sodome
Comment Milo Rau a-t-il réagi en voyant qu'avec la crise la culture était jugée comme un secteur "non essentiel"? "Il faut en tirer les conséquences et inverser la proposition : si elle n'est pas essentielle, 'relevante', pour la société alors la société comme elle est, n'est plus essentielle 'relevante" pour le théâtre. Si la culture est considérée comme un luxe accessoire pour le développement du capitalisme, alors il faut changer la société. Si celle-ci se contente de proposer le travail le jour et Netflix le soir, elle montre qu'elle n'a plus besoin du théâtre. Et nous devons alors, nous artistes, continuer à faire vivre des espaces pour penser l'utopie." Il rejoint Edgar Morin ou Isabelle Stengers qui parlent de ces nécessaires îlots de résistance, mais insiste-t-il, des îlots d'où il faut œuvrer à changer le système.
Son N ew Gospel dans les ruelles troglodytes de Matera est "un manifeste de solidarité avec les plus pauvres, une révolte pour un monde plus juste et plus humain." Jésus est joué par l'activiste camerounais Yvan Sagnet autrefois ouvrier dans une de ces fermes et organisateur de la première grève des ouvriers agricoles en 2011. Il a trouvé ses "disciples" parmi les "esclaves" du Sud de l'Italie, les immigrés exploités de manière scandaleuse dans les plantations de tomates et il mène, avec eux, "La ré volte de la dignit é". "On voit comment Jésus se révoltait contre l'Empire romain et la réalité économique de son époque. Et on voit bien qu'en réalité rien n'a vraiment changé et que son discours reste très actuel."
Pour Milo Rau, "il vaut mieux pas de spectacle qu'un spectacle qui se contenterait de gaspiller un peu plus les ressources du monde sans rien apporter de nouveau, sans rien qui puisse modifier un tant soit peu la société où nous sommes."
Parmi ses projets, un spectacle avec le Théâtre de Liège et le théâtre de L'Oiseau-Mouche à Roubaix qui fait jouer de vrais comédiens mais souffrant d'un handicap mental. Il va reprendre avec eux le spectacle tiré du film sulfureux de Pasolini (et Sade) Les 120 journées de Sodome, joué en 2017 par la compagnie Hora, l'équivalent suisse de L'Oiseau-Mouche. "Pour interroger la socié t é et l ' art contemporains et leur manière de confondre recherche du plaisir et peur du déclin, normalisation forcenée et goût pour le scandale." Pour 2022 sans doute.
