"TWYXX" ou la complexité du couple sur un plateau
Mercedes Dassy et Tom Adjibi inventent et construisent ensemble "Twyxx". Danse et théâtre percutés, rôles de genre bousculés, engagement questionné. Dialogue en prélude à la création, le 17 septembre au Théâtre de Namur.
- Publié le 13-09-2019 à 07h17
- Mis à jour le 09-12-2020 à 14h28

Mercedes Dassy et Tom Adjibi inventent et construisent ensemble "Twyxx". Danse et théâtre percutés, rôles de genre bousculés, engagement questionné. Dialogue en prélude à la création, le 17 septembre au Théâtre de Namur. À l'orée de la rentrée, Mercedes Dassy et Tom Adjibi ont une semaine de pause – relative – entre deux plages de travail intense sur leur création commune. Rendez-vous dans leur quartier, à Ixelles, pour une conversation baignée de soleil de fin d'été et arrosée de thé glacé.
C'est le 17 septembre, à Namur, que verra le jour TWYXX, fruit d'un long processus de réflexion entamé fin 2015 par les deux jeunes artistes. Point de départ : "Travailler, créer ensemble, tout simplement, avec la volonté que ça ne parle surtout pas de couple", lance Mercedes dans un rire. Déni et résistance n'ont rien pu y faire : "En fait, la pièce nous forçait à comprendre ce dont elle parlait : la complexité d'être un couple ici et aujourd'hui."
Comment résumer cette complexité ? Et comment définir le couple ?
T.A. - La complexité, c'est déjà de se limiter à une définition. Il y a mille et un schémas possibles. Le nôtre est très classique : une relation hétérosexuelle, à deux. Mais oui, il s'agit d'explorer ce rapport à l'autre, qui est aussi un rapport de force, quand deux personnes choisissent de construire quelque chose ensemble. Le tout dans une société qui stimule sans cesse nos envies, nos besoins, que ce soit en amour ou dans la consommation en général.
M.D. - Et paradoxalement, l'amour c'est un peu la nouvelle religion : il ne faut surtout pas être célibataire, c'est valorisant d'être en couple. Alors qu'en parallèle l'engagement relationnel n'est en rien encouragé. Pour autant notre propos n'est pas du tout de promouvoir le mariage ou quelque institution que ce soit. Mais de pointer ce que signifie la relation, s'y investir, et aussi d'intégrer la difficulté, le conflit, comme quelque chose qui fait partie du tout.
T.A. - De gérer ces reliefs pour en faire quelque chose de positif.

Dans "TWYXX", il y a le X et le Y des chromosomes, du masculin et du féminin, et une sorte de torsion.
T.A. - Il y a tout ça, et d'abord tout bêtement la barre chocolatée double dans un même paquet, qu'on aurait passée au bain-marie et qui fond un peu…
Donc un questionnement des rôles dits genrés. Comment l'abordez-vous ?
M.D. - Par un regard attentif à ces rôles liés au genre, qui sont des carcans souvent. Avec la conscience qu'on en reste imprégnés, et la volonté de les déconstruire.
Scéniquement, comment traduisez-vous cette préoccupation ?
M.D. - Il y a des endroits où on souligne, on exagère le stéréotype, d'autres où on le déconstruit, on l'inverse, on le démembre, d'autres encore où on n'est plus dans le stéréotype, même retourné, mais dans quelque chose de beaucoup plus androgyne.
T.A. - Dans notre vie aussi ces stéréotypes se fondent un peu. Mercedes a un côté très puissant, très musclé, moi un côté plus rond. Une des premières fois que j'ai fait une scène pour un spectacle, le metteur en scène me dit : "Vous êtes un couple, sur le canapé." Spontanément je me suis blotti contre la fille. Mais non, il fallait que je "fasse le mec" [rires], ce qui ne veut rien dire en soi. On n'a pas inventé ni surligné ces traits, ils nous appartiennent au naturel. On s'alimente de notre relation, on travaille avec instinct et sensibilité. Mais j'espère aussi qu'on n'y verra pas que le couple.
Le couple qui est une expérience sans cesse renouvelée, au quotidien, de l'altérité, de l'autre en tant que personne distincte.
M.D. - C'est le cœur et le squelette du spectacle.
Cette dualité est aussi celle de vos langages artistiques respectifs. De quelle façon articulez-vous danse et théâtre ?
M.D. - De manière assez organique, sachant qu'on était chacun a priori intéressé par la discipline de l'autre.
T.A. - Quand deux personnes se rencontrent et ne parlent pas la même langue, éventuellement l'une apprend la langue de l'autre, et fait comme elle peut, avec son accent. Ici non. On a inventé un langage commun, qui nous est propre et n'est ni du théâtre ni de la danse.
M.D. - Il y a quelque chose de performatif : on a travaillé des tableaux vivants en essayant de traduire des choses de nous, entre nous, sur le plateau, en passant par le corps. Pas en faisant des pirouettes ou des grands sauts, c'est très imagé, visuel.

Le corps est aussi l'outil de l'acteur, même s'il n'est pas toujours le point focal...
T.A. - On fonctionne presque à l'inverse. Mercedes part de l'abstrait, moi davantage du concret, du narratif. Dans le processus créatif, on s'est rapproché des images, en travaillant sur un mot, une posture, un son, en le développant, en voyant ce que cela renferme.
M.D. - Dans notre dynamique de couple – dans tous les couples peut-être –, même si on analyse et exprime les choses, ce que l'on ressent – que ce soit de l'impatience, de l'énervement, de la fatigue, de la frustration, de l'attraction, de la curiosité – se traduit physiquement.
T.A. - C'est bien beau, les mots. Mais je suis content de pouvoir les exprimer de façon physique, viscérale, instinctive.
Par ailleurs, avec "TWYXX", vous abordez la question de l'engagement. Si on l'élargit, l'art doit-il être social et/ou politique pour exister ?
T.A. - Je pense que le discours peut très bien se fondre dans l'art, mais surtout, l'art est pour moi aujourd'hui le seul moyen de rester engagé en étant honnête avec soi-même.
M.D. - Pour moi il y a des façons multiples d'être engagé, à des degrés très différents.
T.A. - Aller voir un spectacle, même de pur divertissement, sans aucune portée politique, c'est être dans la gratuité de l'instant, dans un monde où par ailleurs tout doit aller de plus en plus vite. C'est pourquoi je pense que, dans toute forme d'art, il y a de l'engagement.
Qu'est-ce qui, pour vous, fait qu'une œuvre est contemporaine, outre le fait qu'elle soit créée aujourd'hui ?
M.D. - Ce n'est pas qu'une histoire de moment de création, mais de code, de traitement de l'information, de transmission, des outils utilisés et d'à quel point ils font résonner notre époque.
- "TWYXX", création au Théâtre de Namur (studio), du 17 au 25 septembre, à 19h. Jeudi'stoire le 19 après la représentation. Infos & rés. : 081.226.026 – www.theatredenamur.be
- Et plus tard à Bruxelles, les Tanneurs, du 2 au 6 juin.
Parcours d'artistes
Mercedes Dassy, danseuse et chorégraphe, a marqué les esprits avec son solo/manifeste I-Clit (2018), nominé parmi les meilleurs spectacles de danse au Prix de la critique 17-18, et qui lui vaudra d'être la première lauréate du Prix Jo Dekmine décerné par le Théâtre des Doms. Née en 1990, elle se forme à Salzbourg et New York. De retour à Bruxelles, elle collabore entre autres avec Lisbeth Gruwez, la Cie 3637, le groupe Phos/Phor, Oriane Varak. Danse, performance, vidéo, théâtre sont ses terrains d'action. Après TWYXX, Mercedes Dassy a en gestation un nouveau solo, B4 Summer, soutenu par Charleroi danse.
Tom Adjibi (Lille, 1987) étudie les sciences politiques avant de s'inscrire à l'Insas, à Bruxelles, d'où il sort diplômé en 2016. Il pratique la musique (piano, chant) et s'initie lors de plusieurs ateliers à la danse contemporaine. Au cinéma, il tourne notamment pour Luc et Jean-Pierre Dardenne (Deux jours, une nuit, 2015) et Xavier Seron (Je me tue à le dire, 2016). Côté scènes, Tom Adjibi collabore à ses débuts avec Peeping Tom ou Jan Lauwers. En 2017-2018, l'acteur est nominé comme meilleur espoir masculin pour Eddy Merckx a marché sur la Lune mis en scène par Armel Roussel, et pour La Reprise - Histoire(s) du théâtre I de Milo Rau, où il campe Ihsane Jarfi, victime d'un meurtre homophobe à Liège en 2012.