Ces oeuvres inspirées par des faits divers : mort pas si accidentelle d'un anarchiste

- Publié le 12-08-2019 à 15h57
- Mis à jour le 12-08-2019 à 20h44

Milan. Douze décembre 1969. 16 h 37. Une bombe éclate dans la Banca Nazionale dell'Agricoltura sur la Piazza Fontana, dans le centre de la ville. Le bilan est lourd : 16 personnes perdent la vie et 88 sont blessées. Cet événement tragique marque le début des "années de plomb" en Italie. Une période de grande tension politique entre l'extrême gauche et l'extrême droite menant à des violences urbaines, luttes armées et actes terroristes.
L'enquête sur l'attentat a, très vite, l'extrême gauche dans son collimateur, en particulier les anarchistes. La police arrête de nombreuses personnes, dont le cheminot Giuseppe Pinelli, militant anarchiste. Trois jours plus tard, le 15 décembre, il décède aux environs de minuit, "tombé" par la fenêtre du 4e étage du poste de police.
Les circonstances de sa mort sont pour le moins obscures : Pinelli a-t-il été défenestré accidentellement, s'est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? Sa détention était illégale - elle n'aurait pas dû se prolonger plus de deux jours - et de nombreux indices ne concordent pas : ainsi, une de ses chaussures serait restée dans les mains d'un policier tentant de le rattraper lors de sa chute fatale ; or, le cheminot est arrivé à l'hôpital avec ses deux souliers.
Dans ce contexte politique extrêmement difficile, où règne la corruption, y compris dans le monde judiciaire, l'opinion publique est divisée. Pour le journal italien d'extrême gauche Lotta Continua, en tout cas, le commissaire Luigi Calabresi, responsable de l'interrogatoire de Pinelli mais qui prétend ne pas être dans son bureau au moment des faits, est impliqué dans la mort du jeune cheminot. Calabresi poursuivra le journaliste Pio Baldelli pour diffamation. Et la police maintiendra que Pinelli s'est suicidé, acculé par des "preuves" de son implication dans l'attentat de la Piazza Fontana.
Un an plus tard, le 10 décembre 1970, alors que débute le procès sur la mort de Pinelli, l'écrivain, dramaturge, metteur en scène et acteur Dario Fo (prix Nobel de Littérature en 1997) présente la première de sa pièce Mort accidentelle d'un anarchiste. Militant gauchiste, il fait passer dans son théâtre imprégné de la Commedia dell'arte ses combats vilipendant les autorités et la classe dirigeante. Ainsi, dans cette farce burlesque inspirée du décès de Giuseppe Pinelli (par crainte de la censure, Dario Fo évoque un fait divers antérieur qui est arrivé aux États-Unis), il dénonce la corruption des autorités et les ridiculise. Comment ? Son personnage principal est un fou. Atteint d'histriomanie, il est obsédé par le théâtre et l'interprétation de différents rôles. Convoqué au poste de police, il se fait tour à tour passer pour un juge, un capitaine de police et un évêque, confrontant les différents protagonistes à leurs mensonges et incohérences sur la mort du cheminot. À l'époque, pour rester au plus près du déroulement du procès et de l'apport d'éléments nouveaux, Dario Fo adapta l'histoire au fil des représentations.
En mai 1972, alors qu'il n'était plus sous la protection de son garde du corps depuis trois jours, le commissaire Calabresi est assassiné par l'extrême gauche. En octobre 1975, le juge Gerardo D'Ambrosio rend son jugement : Pinelli ne s'est ni suicidé ni n'a été assassiné, mais aurait été victime d'un malaise. On sait depuis que Pinelli était innocent, l'attentat de la Piazza Fontana ayant été perpétré par une organisation néofasciste.
