Milo Rau crée à Mossoul, Oreste et son cycle de vengeances

- Publié le 05-04-2019 à 08h40
- Mis à jour le 09-12-2020 à 14h28

Le grand metteur en scène a recréé l'Orestie d'Eschyle dans la capitale dévastée du califat de Daech. Il le rejoue sur scène à Gand, puis partout en Europe. Reportage aux répétitions.
A Gand, au NTGent, Milo Rau répète sa dernière création O reste à Mossoul dont la première aura lieu le 17 avril. Un spectacle qui suscite déjà un énorme intérêt et qui partira en tournée, dès cette année, dans toute l'Europe comme continuent à le faire ses formidable spectacles précédents qui réinventent le théâtre: Five Easy Pieces (affaire Dutroux), La Reprise (le meurtre d'Ihsane Jarfi) et Lam's God (L'agneau mystique). Il sera au Kaai, à Bruxelles, les 11 et 12 octobre.
Sur scène, sur un grand écran, des vidéos prises à Mossoul même, dans ce qui fut pendant 3 ans, le fief du califat islamique. Ce ne sont plus que ruines comme Berlin en 1945 et Troie après le départ des Grecs.
En mars, Milo Rau accompagné de ses sept acteurs, y a rejoué le drame de l'Orestie d'Eschyle (lire ci-contre) dans les décors de la ville, avec des acteurs irakiens et des témoins racontant les drames qu'ils ont vécus. On est frappé à quel point l'histoire racontée par Eschyle avec son cycle de vengeance, est exactement ce qui s'est dérouléen Irak.
Face à ces vidéos, sur les planches, les acteurs (sans les Irakiens qui ne peuvent avoir de visas) rejouent les scènes et racontent aussi leur expérience à Mossoul. On les voit ainsi visiter ce qui reste du tombeau du prophète Jonas plastiqué par Daech peu avant la chute de la ville.

Les exécutions de Daech
Le spectacle s'ouvre sur des yeux qui sortent d'une burqua et une femme de Mossoul qui témoigne de ce qu'était la vie avant Daech et ce qu'elle est devenue, racontant le drame de cette femme emportée par les djihadistes car elle avait un peu de parfum. A la fin de la pièce, on apprend que victime de Daech, elle est victime à nouveau, d'une vengeance aveugle, étant enfermée avec les prisonniers de l'Etats islamique.
On assiste à l'exécution d'Iphigénie par son père Agamemnon pour que le vent se lève poussant les bateaux grecs vers Troie. La scène se joue dans les caves de Mossoul dans une exécution menée comme celles que montra Daech.
Un joueur d'oud fait entendre sa musique longtemps interdite au milieu des gravats. Devant une ruine du haut de laquelle, on jetait les homosexuels, Milo Rau a filmé le baiser entre Oreste et son ami Pylade après le meurtre de Clytemnestre.
Oreste et Pylade fuient vers Athènes. Le tribunal démocratique est joué par des jeunes acteurs de Mossoul. Ils doivent juger le crime. Le tribunal est dirigé par un femme voilée qui a collaboré forcée avec Daech. Les jeunes qui au départ trouvaient qu'il fallait tuer tous les ex-combattants de Daech, ne tranchent plus. Personne ne veut ni pardonner et libérer, ni tuer.
Milo Rau parvient comme toujours a créer une intense émotion autour des habitants de Mossoul, l'ancienne Ninive, berceau de nos cultures il y a 5000 ans. Victimes de tant de guerres et de cycles des vengeances.
Il y a deux acteurs professionnels Irakiens: les excellents Susanna Abdulmajid née à Mossoul, habitant Berlin et Duraid Abbas Ghaeib, né à Bagdad et habitant Anvers. Les acteurs belges sont Elsie De Brauw, Johan Leysen et Marijke Pinoy, accompagné de l'acteur Estonien Risto Kübar et du Hollandais Bert Luppes. Ils jouent Agamemnon, Cassandre, Clytemnestre, Egyste, Pylade
en arabe, anglais et néerlandais (très compréhensible).
La fin du spectacle est sans espoir. Si Eschyle écrivait que souffrir permet d'apprendre, à Mossoul, on a beaucoup souffert sans rien apprendre. Et l'acteur jouant Oreste demande au médecin une piqûre somnifère.
"Il y a quelque chose d'irréparable dans l'âme humaine"
Oreste à Mossoul est un exemple d'un point de votre manifeste demandant qu'un spectacle par an soit crééen zone de guerre. Qu'est-ce que ça apporte?
Nos théâtres nouent des coproductions seulement avec des théâtres de villes riches alors qu'il faudrait investir aussi dans ces pays ravagés qui n'ont plus rien, comme avec l'école des Arts de Mossoul où des jeunes, brillants acteurs, n'ont comme occupation que de fumer sans rien faire. Aller là, c'est aussi prendre conscience de la nécessité de l'art, ce qu'on oublie dans nos pays bourgeois et riches. A Mossoul, on a rencontré un joueur d'oud, des acteurs, danseurs, qui ont continué leur art interdit sous Daech au risque de leur vie. On a rencontré un homme dont la main a été coupée parce qu'il voulait récupérer ses livres confisqués. Dans les workshops qu'on a fait sur place, on a entendu des histoires qu'on ne voit pas chez nous. Quand des acteurs viennent en Europe, ils sont soumis à nos impérialismes culturels, mais sur place, comme on le voit avec les témoignages recueillis dans le spectacle, ils nous racontent de toutes autres histoires.
Vous êtes restés plus de deux semaines à Mossoul, jouant et filmant en public, non sans souci.
On savait qu'il y avait un danger et chacun était libre de venir ou non, mais tous sont venus par solidarité avec les habitants de la ville. Mais peu avant et quand on était là, une bombe a explosé devant l'école des Arts et un bateau a coulé dans le Tigre faisant 200 morts, femmes et enfants, suscitant des manifestations pour, criait-on, venger les martyrs. On dit qu'il reste 3000 à 5000 ex-Daech infiltrés dans une ville de 3 millions d'habitants. Il fallait donc faire attention.
Y compris dans des scènes délicates comme le baiser entre Oreste et Pylade.
C'est étonnant Quand on a filmé la violence du meurtre de Clytemnestre, les gens ont applaudi mais par contre, quand on a filmé l'étranglement d'Iphigénie par Agamemnon, il s'agissait pour Johan Leysen de ne jamais toucher le corps de la fille avec le sien ! Et le baiser a créé un grand choc dans un pays où l'homosexualité est pourchassée. On a pu obtenir que les chaînes de télé irakiennes et américaines venues, ne montrent pas cette image, même transformée en un bisou sur la joue. Impossible à montrer en Irak alors que c'est dans le théâtre grec où même les rôles de femmes étaient joués par des hommes.
C'est la première fois que vous partez d'un texte classique.
Ce n'est pas Eschyle qui m'intéresse mais Eschyle à Mossoul. Georges Steiner explique qu'il n'y a pas de tragédie à l'époque bourgeoise. Chez Ibsen, le drame se résout avec un peu plus de ceci ou de cela. Dans la tragédie, il y a quelque chose d'irréparable dans l'âme humaine. La réparation n'existe pas. Je l'ai vu aussi en travaillant au Rwanda et au Congo. Quand à Mossoul, on demande aux jeunes ce qu'il faut faire des milliers de prisonniers de Daech, ils ne votent pas. Et on sent que le cycle de la vengeance est toujours là quand après le drame du ferry, les jeunes manifestent dans la rue pour donner leur sang pour les martyrs, disaient-ils. En Irak, la démocratie n'existe pas, le pays reste un système tribal liéau pétrole.
L'émotion du théâtre avec la présence d'acteurs, de témoins, du public, n'a-t-elle pas une vertu thérapeutique?
Eschyle termine en disant "Souffrir et apprendre". En Irak, on a souffert et rien appris, alors que l'Orestie s'achève à la fin, comme s'achève la tragédie, avec le pardon des Athéniens à Oreste. Le théâtre a toujours eu ce plaisir sadique de montrer sur scène la violence des guerres. A la fin d'une guerre, on la rejouait sur scène pour permettre la réintégration des soldats après les traumatismes. Comme dans une psychanalyse, ils viennent dire leurs chocs devant un public. Cela se passe encore au Rwanda où chaque 16 avril pour commémorer le génocide, tout le monde parle, raconte et pleure. Mais le drame en Irak ou en Afrique c'est que ce n'est pas une psychanalyse et qu'il n'y pas de solution au cycle des vengeances.
Vous préparez un film à Matera le ville italienne capitale européenne de la culture ?
Je vais y rejouer la vie de Jésus avec des immigrants travaillant dans les champs comme des esclaves et des acteurs de Pasolini et Mel Gibson.
L'Orestie
Eschyle a écrit sa trilogie en 458 avant JC. Après la chute de Troie, Agamemnon rentre avec Cassandre sa captive. Mais son épouse Clytemnestre le tue pour venger la mort de leur fille Iphigénie sacrifiée aux dieux pour que le vent se lève et pousse les bateaux vers Troie. Clytemnestre avait aussi partagé sa couche avec Egisthe. Oreste, leur fils, venge son père en tuant Clytemnestre et Egisthe avec l'aide de Pylade son ami. Poursuivis par les Erinyes de la vengeance, Oreste et Pylade vont à Athènes où un tribunal les libère de la malédiction.
Quoi: Oreste à Mossoul, en anglais, arabe surtitré et néerlandais, mais facile à comprendre pour les francophones.
Où et quand : au NT Gent, du 17 avril au 7 mai, ensuite en tournée partout, dont à Bruxelles au Kaaitheater les 10 et 11 octobre