Les universités belges démunies face au risque d'espionnage chinois
L'espionnage et l'influence de Pékin au sein de l'enseignement supérieur est un vrai sujet d'inquiétude. Les universités cherchent à s'en prémunir en veillant à ne pas stigmatiser les chercheurs chinois. Elles se sentent cependant isolées face à un tel risque.

- Publié le 08-02-2024 à 06h33
- Mis à jour le 08-02-2024 à 09h20

La Belgique est-elle capable de se protéger face aux tentatives d'espionnage chinoises ? Toute cette semaine, La Libre décortique plusieurs aspects du phénomène pour tenter de comprendre comment Pékin opère sur le territoire belge. Ce jeudi : l'espionnage et l'influence dans l'enseignement supérieur.
Vingt-deux septembre 2023, dans le magnifique hall du rectorat de l'université de Namur, chacun prend place sur les marches du grand escalier. La photo couronnera un échange entre l'université belge et une délégation de la China Association of Higher Education (CAHE) – institution qui encourage la coopération internationale en matière d'éducation. Si la rencontre fut "brève", "protocolaire" et "sans engagement" – selon le rectorat namurois -, elle était incontournable : parmi les invités se trouvait le Professeur Chunhua Yan, Président de la prestigieuse université de Lanzhou.
Pour autant, l'UNamur a-t-elle manqué de prudence ? La CAHE est proche du gouvernement chinois, et lui laisser visiter les laboratoires de chimie et d'analyses par réactions nucléaires ne comportait-il pas un risque alors que de plus en plus d'autorités s'inquiètent de l'espionnage académique ?
Consciente de ces enjeux, la rectrice de l'UNamur, Annick Castiaux, tempère ces inquiétudes auprès de La Libre. Que ce soit pour la Chine ou pour d'autres pays, l'université soupèse, en amont, les risques de telles visites. Elle s'appuie également sur l'expérience et l'expertise de son personnel – dans ce cas le professeur namurois Bao-Lian Su, de nationalité chinoise, qui jouit d'une très haute estime internationale pour ses travaux en chimie.
Comme tant d'autres, ce cas particulier illustre parfaitement l'équation difficile que doivent résoudre les universités du pays : au nom de l'excellence et de la liberté académique, elles sont dans l'obligation de tisser des partenariats à l'international, mais elles doivent de plus en plus veiller aux risques d'espionnages et aux ingérences étrangères.
Une conscience européenne
De tels risques sont en effet de plus en plus sensibles alors que s'accroissent les tensions géopolitiques et la concurrence technologique. Les autorités chinoises – comme d'autres – profitent ainsi des partenariats académiques, des voyages, des invitations ou des colloques pour influencer, censurer ou espionner les universités belges. En 2019, la Sûreté de l'État soulignait dans son rapport annuel la présence de quelques dizaines d'étudiants militaires chinois, actifs dans les universités belges, recueillant des connaissances essentielles aux développements militaires de leur pays.
Heureusement, soulignent chacun de leur côté le député Écolo Samuel Cogolati (très au fait du dossier) et la professeure en études chinoises à l'ULB Vanessa Frangville, les autorités civiles et académiques européennes sont de plus en plus conscientes de tels dangers. Le gouvernement néerlandais s'est par exemple attelé à la rédaction d'une loi pour "screener" les étudiants ressortissants de pays étrangers à l'Union européenne. En juin dernier, dans le Financial Times, le ministre de l'Éducation, Robbert Dijkgraaf, pointait cependant les étudiants chinois, et notamment les étudiants boursiers issus du programme China Scholarship Council (CSC) qui doivent prêter allégeance au Parti communiste et dont certains furent déjà exclus de plusieurs universités européennes pour éviter les risques d'espionnage. "Ce que je pense, c'est que toutes les universités néerlandaises réduiront progressivement le nombre d'étudiants chinois et la coopération en matière de recherche avec leurs homologues chinois", ajoutait dans le même article Robert-Jan Smits, président du conseil d'administration de l'Université de technologie d'Eindhoven.
Des réflexions constantes
La Belgique ne va pas encore aussi loin que les Pays-Bas. Les étudiants chinois en Belgique francophone sont d'ailleurs toujours plus nombreux (580 en 2022 pour 275 en 2015), et plusieurs universités belges (la VUB, l'UCLouvain ou la KULeuven) poursuivent des collaborations avec le CSC, tout en veillant sur les risques, affirment-elles.
"Comme nos collègues du nord du pays, nous travaillons constamment sur le sujet. Au sein du Conseil des recteurs francophones (le Cref), cela fait des années que nous réfléchissons aux moyens d'éviter les risques d'ingérence ou d'espionnage", insiste Annick Castiaux. "Nous en discutons également très régulièrement avec nos homologues étrangers", ajoute Pierre Duysinx, vice-recteur à l'international à l'ULiège. Ces discussions seront également à l'agenda de la présidence belge du Conseil de l'Union européenne.
Un manque de coordination
Les difficultés pour les universités belges ne se situent pas tant dans l'accueil d'étudiants, de chercheurs ou de professeurs étrangers (préalablement soumis aux vérifications d'usage pour les visas), que dans le discernement sur le bien-fondé de tel ou tel partenariat. En Belgique francophone, l'Ares, la coupole qui chapeaute l'enseignement supérieur, a dès lors monté en 2022 un groupe de travail sur la question. Celui-ci a notamment soutenu deux demandes importantes aux yeux des acteurs. La première est la mise en place d'un bureau consultatif au niveau fédéral qui pourrait agréger les informations issues des différents ministères pour éclairer les universités sur les risques de certaines collaborations. Pour de sombres raisons communautaires (les compétences impliquées relevant des différents niveaux de pouvoir), et au regret de tous les acteurs académiques, ce bureau fédéral risque de ne jamais voir le jour et d'être remplacé par des cellules placées au niveau communautaire, ce qui rendra le dispositif bien moins efficient.
L'Ares espérait aussi davantage d'investissements dans la cybersécurité des établissements d'enseignement supérieur au niveau fédéral via le réseau Belnet. Celui-ci a préféré cependant se détourner d'une approche globale du monde académique pour privilégier des contacts directs avec certains établissements.
Ajoutons cependant que pour certaines recherches, les universités doivent aussi se tourner vers les régions. C'est le cas pour ce que l'on appelle les "Dual Use", les recherches scientifiques qui peuvent être exploitées tant à des fins civiles que militaires. Pour de tels travaux, une licence doit être accordée par les administrations.
"Vous le voyez, il n'y a pas de véritable coordination face à ces enjeux, et nos chercheurs sont souvent seuls lorsqu'ils s'interrogent sur la mise en place de tel ou tel partenariat", constate Pierre Duysinx. Les universités s'organisent donc chacune à leur manière pour parer les risques. "Outre un travail de sensibilisation mené en partenariat avec la Sûreté de l'État, nous lui adressons également, pour vérification, la liste d'étudiants ou de chercheurs provenant de pays considérés comme sensibles qui veulent s'inscrire ou travailler à l'ULiège", conclut-il. "Nous mettons en place des dispositifs qui aident à identifier les risques et, le cas échéant, des mesures de mitigation des risques avant qu'une collaboration soit établie", ajoute, en écho, l'UCLouvain.
Si tous les établissements sont donc conscients des dangers, ils savent qu'ils ne sont pas des citadelles imprenables alors qu'ils veillent aussi à ne pas discriminer a priori les ressortissants chinois (loin d'être tous manipulés), à demeurer attractifs, et à respecter la liberté académique de leurs chercheurs, pilier de l'excellence.
Comment s'organise l'espionnage académique
L'ingérence chinoise auprès des universités belges s'organise de plusieurs manières, témoignent de nombreux acteurs contactés. Elle joue souvent sur l'ego et la flatterie, invitant en Chine des professeurs ou des chercheurs pour des colloques ou des séminaires, proposant des collaborations dans des laboratoires à la pointe des technologies. Cela permet aux autorités chinoises de "faire parler", de susciter un climat propice aux confidences, de se renseigner sur les recherches en cours en Belgique, de les orienter autant que possible. Les académiques belges sont cependant de plus en plus vigilants face à de telles propositions, qui sont d'ailleurs moins nombreuses depuis le Covid. Au risque qu'ils soient hackés, les universités leur demandent également, lors de déplacement en Chine, de ne pas prendre leur ordinateur de travail avec eux ni – si possible – leur smartphone.
La Chine se tourne également vers ses étudiants et chercheurs en Europe, autant pour qu'ils se surveillent entre eux que pour qu'ils participent à l'espionnage, notait en octobre 2021 un important rapport publié par l'Institut français de recherche stratégique de l'École militaire (Irsem). "C'est aussi ce envers quoi on nous met en garde, confirme un académique belge. Certains chercheurs chinois en Europe subiraient des pressions pour envoyer des renseignements aux autorités de leur pays. On leur demanderait de photographier des manifestations critiques envers la Chine, de recueillir des informations sur des compatriotes, de prendre des photos de cahiers de laboratoires…" En Belgique, des laboratoires sensibles ne sont pas constamment accessibles aux chercheurs étrangers, comme certains résultats de recherches stratégiques.
