"En 2050, le climat de Liège, Namur ou Bruxelles deviendra celui de Poitiers actuellement. En 2100, ce sera le climat de Toulouse"
La Belgique accuse déjà une hausse de température d'un degré en plus que la moyenne mondiale. Quel est le climat qui nous attend d'ici à la moitié de ce siècle ? Premier épisode de notre série "La Belgique de 2050, dans un monde à + 2°C".

- Publié le 06-08-2024 à 06h48
En cette année 2024, la température moyenne mondiale affiche une hausse d'environ 1,5°C par rapport à la période préindustrielle. En Belgique, la hausse moyenne des températures par rapport à la même période 1850-1900 frôle les 2, 5°C. Entre 1981 et 2010, notre pays avait déjà gagné 1,3°C et, entre 2011 et 2022, environ 2,2°C, toujours par rapport au climat du XIXe siècle.
"En Belgique, la hausse des températures est au-dessus de celle de la moyenne mondiale. Typiquement, il faut ajouter environ un degré à cette moyenne mondiale. Les chiffres belges sont similaires à ceux de l'Europe. En effet, notre région souffre davantage du réchauffement climatique que d'autres régions du monde", cadre le climatologue Xavier Fettweis (ULiège), spécialiste de la modélisation climatique pour la Belgique, qui a établi les chiffres précités. Comme le souligne le Service européen sur le changement climatique Copernicus, l'Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement sur la planète, avec des températures qui augmentent deux fois plus vite que la moyenne du globe.
Les raisons ? En bref, ses sols et sa localisation. "Plus on monte vers le nord, plus le réchauffement est fort, résume Xavier Fettweis. Or, nous nous trouvons tout de même à 50° Nord, donc à mi-chemin entre l'Équateur et les pôles. L'Europe se trouve ainsi sous l'influence des masses d'air polaire une partie du temps, ce qui explique que la hausse y soit plus forte qu'à l'échelle globale. L'Arctique au Pôle Nord se réchauffe quatre fois plus vite que l'Équateur. Il gagne un degré tous les dix ans." La conséquence de la fonte des glaces qui diminue l'albédo, c'est-à-dire la capacité de la terre à renvoyer les rayons du soleil.

En outre, de manière générale, les températures mondiales moyennes comprennent également celles des océans, qui se réchauffent plus lentement que les terres, ajoute le climatologue de l'UCLouvain François Massonnet.
Plus secs que la ceinture équatorienne
Par ailleurs, les sols européens, plus secs que ceux de la ceinture équatorienne, accentuent de leur côté les effets des canicules et des hautes températures. De nombreux spécialistes du climat avancent également l'hypothèse de changements dans la circulation atmosphérique entraînant davantage de flux venus du Sud sur l'Europe occidentale. Un autre facteur est la baisse sur notre continent des émissions de particules polluantes depuis la fin des années 90, qui avaient paradoxalement un effet refroidissant sur le climat en limitant l'ensoleillement au-dessus de nos régions.
Quoi qu'il en soit, les observations de ces dernières décennies montrent déjà des changements dans le climat de notre pays : "Rien que sous les dix dernières années (2011-2022), on a gagné environ un degré par rapport à la période 1981-2010. Ce sont là des observations, souligne Xavier Fettweis. La hausse des températures est plus forte en été qu'à l'échelle annuelle et on observe que la hausse est plus forte en Ardennes qu'à la Côte. Plus on est loin de la mer plus, plus cela se réchauffe car la mer du Nord fait effet tampon (en raison de son inertie thermique et de la brise de mer, NdlR)", résume Xavier Fettweis. Au sud de la Wallonie, la hausse de température est de 2, 5 °C par rapport à 1850-1900 ; en moyenne nationale, on est à 2,2°C, et à la Côte, à plutôt 2 degrés."

Selon les chiffres de l'Institut royal de météorologie, on observe ainsi une augmentation du nombre de vagues de chaleur depuis 1981 (+ 0,3 par décennie). Ces dernières années, leur fréquence augmente (au moins une vague de chaleur par an depuis 2015), ainsi que leur durée (+ 2 jours par décennie) et leur intensité (+ 1 °C/jour par décennie). Les jours d'été annuels, c'est-à-dire d'au moins 25°C, ont quasiment doublé depuis 1981, passant de moins de 20 à près de 40.
En avance d'une dizaine d'années sur les projections
À l'inverse, en hiver, si notre pays enregistrait plus de 50 jours de gel par an au début du XXe siècle, on tourne à présent autour de 25. Rien que depuis 1981, on a en a perdu quatre et demi par décennie. Les chutes de neige, elles, ont diminué de 20 % sur la période 2011-2022 par rapport aux trois décennies précédentes, selon les données de l'ULiège.

Outre les étés (souvent très) chauds, nous avons donc des hivers doux. "En hiver, ce sont surtout les températures minimums qui augmentent et les jours de froid qui diminuent fortement. On a pris 2 degrés en Ardennes et 1,5 degré à la Côte", remarque Xavier Fettweis. "De manière générale, complète-t-il, la Belgique est en avance d'une dizaine d'années sur les projections climatiques. Les anomalies de température de ces dernières années correspondent à ce que les modèles prévoyaient pour 2030-2040. Et les modélisations prédisaient bien des inondations comme en 2021, mais pas avant les années 2030."
Si, en termes, de précipitations annuelles, on n'enregistre qu'une légère diminution estivale, les événements extrêmes, eux, sont en hausse, poursuit le scientifique : "À cause du ralentissement de la dynamique atmosphérique entraîné par le réchauffement climatique qui réduit le contraste de températures entre les pôles et l'Équateur, on a beaucoup plus souvent le même type de temps qui reste beaucoup plus longtemps, ce qui favorise aussi bien les inondations que les sécheresses".

Sachant cela, à quoi faut-il alors s'attendre pour le futur ? D'ici à 2050, par exemple ? Le Giec, groupe d'experts sur le climat des Nations unies, a établi plusieurs scénarios qui s'étalent sur les prochaines décennies et jusqu'à 2100, en se basant sur différents paramètres, en particulier les trajectoires possibles de (baisses) d'émissions de gaz à effet de serre. Pour la moitié du siècle, la hausse pourrait varier de 1,6 degré dans le scénario le plus optimiste à 2,3 à 2,5 dans le plus pessimiste. Pour le climatologue Xavier Fettweis, vu notamment les engagements des pays pris en matière climatique dans le cadre de l'accord de Paris, le scénario le plus crédible est que la planète atteigne une hausse de température de deux degrés en 2050. Ce qui impliquerait potentiellement une hausse de 3°C dans notre pays. "Le climat de Liège, Namur ou Bruxelles en 2050 serait alors celui de Poitiers actuellement (et pour le fin du siècle, ce sera le climat de Toulouse)", résume en une formule lapidaire le scientifique liégeois.
Cinq scénarios assez similaires jusqu'en 2050
Atteindre une hausse de deux degrés au niveau mondial en 2050 est en effet crédible, confirme son homologue de l'UCLouvain François Massonnet : "Cela correspond à une hypothèse tout à fait possible sur le développement socio-économique du monde tel qu'on connaît aujourd'hui. Malheureusement, il faut être réaliste, on sait qu'on ne va pas se retirer complètement des énergies fossiles demain et que cela va prendre du temps. Par exemple, il y a encore des États dont le fonctionnement même est basé sur l'extraction de l'énergie fossile, comme le Brésil et les Émirats arabes unis, qui ont aussi un leur mot à dire dans cette transition. Donc selon moi, il n'est pas seulement crédible, mais même probable que l'on soit au-delà de deux degrés en 2050. Par ailleurs, les cinq scénarios du Giec collent plutôt entre eux dans les prochaines années, notamment en raison de la petite inertie dans le système climatique. Indépendamment de ce qu'on fait au niveau de nos émissions pour les dix à quinze prochaines années, les trajectoires seront donc fort ressemblantes dans un premier temps. Elles commencent à se découpler quelque part en 2050 et les effets seront de plus en plus marqués au fur et à mesure qu'on avance dans le temps."
Pas de probabilités
Cela dit, le Giec ne met pas de poids de probabilités sur chacun des cinq scénarios, tient à nuancer François Massonnet. "Ce serait jouer à Nostradamus. L'évolution dépend du contexte géopolitique, des personnes qui sont élues à différents postes clés… Par exemple, si en novembre, c'est un Trump qui est élu plutôt qu'un Démocrate, cela change la donne…"
Le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec et professeur à l'UCLouvain, insiste fortement sur cet aspect. Pas question d'ailleurs pour lui de se prononcer sur la probabilité d'un scénario plutôt que l'autre, car il estime que cela ne fait pas partie de son métier : "L'évolution du climat va être le résultat de décisions politiques et économiques faites dans le monde entier. Dire qu'on aura de toute façon une hausse de deux degrés en 2050, 2070 ou 2080, c'est faire sans s'en rendre compte le jeu des lobbies de l'énergie fossile, qui vont alors dire 'concentrons-nous juste sur l'adaptation à ce climat inéluctable'. En réalité, l'évolution du climat est entre nos mains, entre les mains de l'humanité. Qui aurait dit qu'il y aurait eu un accord de Paris deux ans avant celui-ci ? Pas grand monde."
Série (1/4) : La Belgique de 2050, dans un monde à + 2°C"
Alors que les derniers mois, la planète ne cesse d'accumuler les records climatiques, quel est le climat auquel la Belgique doit s'attendre en 2050, date symbolique mais pas si lointaine ? Avec l'appui de scientifiques, nous allons tenter de répondre à cette question cruciale.
Le premier épisode de cette série de quatre articles s'attache à faire le point sur les changements climatiques déjà perceptibles dans notre pays, au regard du reste de la planète, et à déterminer quelle est l'évolution la plus probable d'ici un quart de siècle. Le deuxième épisode dessinera les principales caractéristiques du climat belge en 2050, dans un monde à + 2°C. Le troisième épisode abordera la question de l'adaptation : comment faire face au mieux aux conséquences concrètes des hausses des températures et dérèglements associés, en Belgique. Enfin, le dernier épisode illustrera par un exemple concret, comment une ville belge se prépare déjà, par une série d'aménagements et d'investissements, au climat de 2050.