La forêt ardennaise pourrait-elle disparaître d'ici un siècle ? "Si on ne change pas de modèle, elle ne produira plus"
Dans un livre qui décrit les défis auxquels fait face la forêt ardennaise, le garde forestier Benjamin Nollevaux ne mâche pas ses mots. La gestion de ce massif forestier emblématique doit changer de modèle sous peine de ne plus exister sous cette forme dans les prochaines décennies, avertit-il.

- Publié le 09-04-2024 à 13h08
- Mis à jour le 09-04-2024 à 13h10

"C'est hyperartificiel. Tout cela a été créé par la main de l'homme". Du haut du belvédère où le garde forestier Benjamin Nollevaux nous a emmené, on a vue à 360 degrés sur la vallée de Bouillon et la forêt ardennaise, avec ses rangées de sapins et à quelques endroits, les branches encore dépouillées, en ce mois de mars, des feuillus. La pure nature, originelle, comme le croient souvent les touristes ? Pas du tout. "Il y a 150 ans, le paysage aurait été complètement différent, on n'aurait eu que des feuillus, les sapins n'étaient pas là. Mais à cette époque, ces feuillus avaient été surexploités. On a pris du bois en pensant qu'on en aurait toujours assez. Et à un moment, on a constaté qu'il ne restait plus grand-chose… Des résineux ont alors été importés pour essayer de rendre à nouveau la forêt productive."

À l'époque, cela pouvait sembler a priori une bonne idée, en tout cas économiquement : originaires des régions montagneuses, les "sapins" sont capables de résister à des hivers très froids. Mais désormais, la situation a bien changé. "Le climat se réchauffe et les résineux deviennent de plus en plus inadaptés aux chaleurs. Là ils souffrent de plus en plus avec les étés chauds et secs et les longues périodes de sécheresse qu'on connaît de plus en plus… L'Ardenne est de fait plus vulnérable que d'autres forêts car elle possède davantage d'hectares de résineux… Et on sait que dans 50 ans, avec le réchauffement climatique, les résineux, en dessous d'une certaine altitude, seront cramés…" On considère ainsi qu'une hausse de température de 2 degrés entraînera par exemple la disparition de l'épicéa dans tous les pays où il a été importé, y compris chez nous. Il ne pourrait plus pousser qu'à une altitude au-delà de 400 m.

Tous ces résineux plantés en rangs et en carrés en Ardenne, qu'ils soient épicéas ou encore mélèzes, Benjamin Nollevaux les appellent les "armées de clones". "Car ils sont tous les mêmes ! La même essence, le même âge. Ils ont été plantés dans le but de produire du bois et de les récolter quand ils sont à maturité, ce qui laisse alors de grandes trouées dans l'écosystème. Par ailleurs, avec le réchauffement climatique, la sécheresse entraîne un manque d'eau, des arbres qui s'affaiblissent et sont plus vulnérables aux attaques de parasites comme le scolyte, ou l'arbre meurt simplement car il manque d'eau… Sur mon triage, j'ai des plaques de 11 hectares avec rien que de l'épicéa : 40 000 arbres ! Si le scolyte s'infiltre là-dedans, tout va être perdu… On observe aussi des tempêtes de plus en plus fréquentes et violentes. Une tempête dans une armée de clones a un effet de dominos. Ces arbres ont un très mauvais enracinement : quand vous en avez dix qui tombent, les dix derrière suivent…" Sans compter "les chocs thermiques et hydriques" après des coupes à blanc qui exposent les arbres restants à la lumière : "Ici, j'ai dû en enlever cinq ou six : ils se desséchaient, l'écorce se décollait", soupire-t-il en désignant un massif de mélèzes. Constat similaire pour d'autres résineux à la bien mauvaise mine de l'autre côté de la route. "Ici, à mon avis, le propriétaire n'aura pas d'autre choix que de raser l'ensemble…"
Désert écologique
Le choix de ces essences a aussi un effet sur la biodiversité, dénonce encore celui qui est agent au Département Nature et Forêt de la Région wallonne mais s'exprime ici à titre personnel. Il tient à nous amener au cœur de la forêt, devant des rangées régulières d'épicéas. À leur pied, le sol est recouvert d'une mousse vert tendre. "Hormis la mousse et les ronces, il n'y a rien qui pousse ! C'est d'une pauvreté écologique… La régénération naturelle est aussi impossible. "

Ce "modèle de sylviculture à l'ancienne", il faut "en sortir", martèle-t-il. Faute de quoi la forêt ardennaise disparaîtrait d'ici un siècle ? "Non, parce que la nature, la forêt, n'a pas besoin de nous pour exister. Par contre, il n'y aura plus de forêt qui produit, c'est-à-dire une forêt de laquelle on peut retirer des volumes de bois et les vendre en continuant d'en faire pousser."
Mais par quoi remplacer le modèle ? Le garde forestier plaide – "comme tous les scientifiques" – pour une "forêt irrégulière" au "couvert continu". En gros, une forêt qui mêle les essences (chênes, hêtres, charmes, érables, ou encore bouleaux mais aussi résineux, qui ont toujours leur place mais conjugués avec d'autres) et les âges, où la régénération naturelle est favorisée, et où les coupes ne laissent pas de trou béant dans l'écosystème. Si les propriétaires privés, qui possèdent la moitié des forêts en Wallonie, ont toute latitude de conserver l'ancien modèle, la Région s'est pour sa part lancée dans cette nouvelle stratégie.
Une forêt irrégulière
Comme sur cette zone, ailleurs dans la région du Bouillon, où le DNF a récolté un épicéa sur deux, dans un mélange qui comprend aussi des mélèzes. "On a amené de la lumière progressivement en dessous. Les grands ont fait des graines qui ont germé et puis voilà, ça fait dix ans que ça pousse comme ça. Dans cinq ans, on va récolter encore une dizaine de grands, puis encore une dizaine, jusqu'au moment où on va ramasser les derniers. Mais à ce moment-là, les plus jeunes seront déjà assez grands pour rester en place. La forêt suivante sera déjà là !"
Mais, parfois, la régénération naturelle ne fonctionne pas et il faut planter tout de même, comme c'est le cas à cinquante mètres de là. "Tout ça, ce sont des petits chênes qu'on a plantés. Au lieu d'abattre les grands, d'avoir une trouée et de planter, on a planté sous les adultes pour qu'ils commencent à pousser. Quand ils auront une taille suffisante, on coupera les plus grands.. C'est davantage de travail, parce que vous avez mille petits îlots au lieu d'avoir une grande plaque. C'est davantage du jardinage !"

Le forestier se penche avec attention sur les jeunes chênes. Il y détecte le passage du gibier. "Là, vous voyez le bout est croqué. Le bourgeon a disparu. C'est probablement un chevreuil qui a mangé le haut de la pousse. Celui-là est fichu, mais l'autre rejet va prendre le relais. On aura quand même perdu deux ans… Mais là, c'est une goutte d'eau ! Parfois des plantations sur deux, trois hectares avec six ou sept mille arbres sont mangés par le gibier, malgré les protections. À tel point qu'à certains endroits on est obligé de planter sous clôture. Il y a une surpopulation de gibier en Ardenne. Selon moi, c'est parce que tout a été fait en amont pour qu'il y ait trop de gibier, notamment par certains – je ne veux pas faire de généralité – dans le monde de la chasse. Pour eux, qu'il y ait trop de gibier a l'avantage de justifier leur existence. Sauf que c'est tout le contraire, s'il y a trop de gibier, c'est à cause de cette catégorie de chasseurs dont l'intérêt est d'avoir plein d'animaux à tirer."
Stop au nourrissage
Pour notre guide, une des explications de cette surpopulation est le nourrissage, en particulier pour les sangliers. Sur un "point de nourrissage" en plein milieu de la forêt, il montre les grains de blé restants qui ont germé, créant un tapis d'herbe vert tendre : "On les nourrit comme des animaux d'élevage. L'idée d'un tel nourrissage est de les dissuader d'aller attaquer des cultures. Sauf que vous êtes ici en pleine forêt, à des dizaines de kilomètres du premier champ de maïs… Le plus urgent à faire, c'est d'interdire le nourrissage en Wallonie. Mais si certains chasseurs ont intérêt à ce qu'il y ait beaucoup de gibier, c'est aussi pour faire du business. Si vous avez une chasse à votre nom, par exemple, vous allez avoir besoin d'actionnaires, de gens qui mettent de l'argent dans votre société pour venir chasser. Plus vous avez de gibier, plus ils vont venir nombreux…"
Benjamin Nollevaux reconnaît toutefois qu'une forêt "productive" ne peut pas fonctionner sans chasse, mais préfère de loin la poussée silencieuse (déplacer le gibier sans le pourchasser, silencieusement, et avec un but de tir précis) encore peu pratiquée chez nous, à la chasse à cor et à cri (avec des chiens et des rabatteurs qui crient, où le chasseur tire sur "un animal qui fuit, et blesse souvent sans tuer"). Cette dernière méthode, selon lui, "dérange toute la forêt" et "appartient au passé" car elle "provoque une souffrance inutile à un animal pour le plaisir de quelques-uns".
Le risque du camping sauvage
Dernière grande difficulté bien actuelle : la forêt ardennaise souffre aussi du "tourisme de masse", dénonce le jeune homme, qui a voulu détailler cette série de défis auquel son métier et son environnement font face dans son livre "Les arbres qui cachent la forêt" (Weyrich). "Le tourisme vert qu'on connaissait devient presque un tourisme de masse. En été, vous avez parfois sur certains chemins de randonnée un peu connus des colonnes ininterrompues de marcheurs. Avec toutes les dérives qui vont avec, c'est-à-dire les déchets, les cris, tout ce qui perturbe la nature. On ne peut pas évidemment empêcher les gens de venir en Ardenne. Les gens sont bienvenus et cela fait vivre la région… Tant qu'ils restent dans les chemins, ça va, mais vous allez toujours avoir trois ou quatre gars qui vont faire du camping sauvage. La forêt peut prendre feu, ça m'est arrivé deux fois l'an passé, on a appelé les pompiers pendant la sécheresse à cause d'une bande de potes. Ils se sont dit : c'est sympa, on dormirait bien là, on est peinards, il n'y a personne… C'est interdit évidemment, mais ils le font, avec un petit feu pour le barbecue le soir et puis un coup de vent et le feu commence à démarrer. Ils se barrent et laissent les tentes et les canettes. Tout un versant a brûlé, c'était vraiment tendu…"