Attaques Iran-Israël : "En cas d'escalade au Proche-Orient, le portefeuille des Européens pourrait être impacté à plusieurs niveaux"
Après l'attaque de l'Iran contre Israël, la crainte d'une escalade dans tout le Moyen-Orient se fait ressentir. Pour quelles conséquences ? Réponses avec le lieutenant-colonel Tom Simoens, historien à l'École Royale Militaire (ERM) et Sven Biscop, professeur de politique internationale (UGent).

- Publié le 15-04-2024 à 19h54

Ce samedi 13 avril en soirée, l'Iran a lancé près de 300 drones et missiles contre Israël. Une réplique à la frappe israélienne contre son consulat, le 1er avril à Damas en Syrie. Selon l'armée israélienne, 99 % des projectiles ont été interceptés. Aucun drone ni missile "n'ont pénétré le territoire d'Israël" tandis que seuls quelques missiles balistiques "sont entrés et ont touché légèrement la base de Nevatim", a déclaré le contre-amiral Daniel Hagari dans une allocution télévisée.
Dans les faits, très peu de dégâts ont donc été causés. La république islamique a évoqué une opération "limitée et minime" mais elle a tout de même fait étalage de la diversité de son arsenal, en multipliant les vecteurs d'attaque. "Si les résultats restent plutôt maigres au final, l'attaque iranienne est à la fois remarquable au niveau de sa proportionnalité et inquiétante au niveau de la sécurité dans la région, estime le lieutenant-colonel Tom Simoens, historien à l'École Royale Militaire (ERM). Cela reste une attaque gigantesque et même s'ils n'ont pas atteint leurs objectifs, ils vont apprendre de leurs erreurs. C'est une situation qui peut entraîner une escalade de la violence, surtout si Israël décide de riposter. Je crains qu'Israël ne réagisse encore plus fort, on risque donc d'assister à une chaîne d'événements violents".
On peut craindre des attaques contre des installations pétrolières"
Pour Sven Biscop, professeur de politique internationale (UGent), l'Iran ne cherche pas véritablement une guerre directe. "Le pays n'est pas prêt à cela et dispose de beaucoup moins de moyens qu'Israël, explique-t-il. L'État hébreu a en effet une force armée beaucoup plus moderne. Après la provocation lancée par Israël, l'Iran, sans forcément chercher une escalation du conflit, était contraint de réagir indirectement par l'intermédiaire de différentes milices. C'est une situation qui a forcé les États-Unis à exprimer son soutien à Israël et en ce sens, l'opération de l'Iran contre l'État hébreu pourrait valoir un appui renouvelé à la politique du premier ministre israélien, ce qui serait une victoire pour Netanyahou. Globalement, c'est un jeu très risqué qui risque de déclencher une spirale d'escalade de la violence et un mauvais scénario pour toute la région".
Cette riposte iranienne contre Israël risque donc de profiter aux deux protagonistes. Du côté iranien, on montre les muscles par l'intermédiaire d'une attaque historique, et de l'autre, on la repousse sans trop d'embarras.
L'Iran s'est doté d'un arsenal puissant et assez impressionnant"
Une puissance militaire constituée en quelques décennies
Par cette frappe aussi soudaine qu'impressionnante, l'Iran veut également démontrer l'efficacité de son programme balistique, démarré il y a près de 40 ans et poursuivi malgré les sanctions internationales. La République islamique dispose d'un vaste arsenal de missiles de différentes portées -courte (300 kilomètres), moyenne (300-1.000) et longue (jusqu'à 2.000)- dont une importante proportion est produite ou assemblée localement grâce à un secteur industriel et universitaire en plein développement.
"Vu qu'ils n'avaient pas la technologie nécessaire pour tenter de développer une forme de supériorité aérienne, ils ont choisi de développer leur puissance balistique par des missiles et des drones souvent bon marché mais très efficaces, rapporte Tom Simoens. Ils n'ont pas la même précision que les armes occidentales mais cela reste un arsenal puissant et assez impressionnant. D'ailleurs, dans le cadre de cette attaque, ils n'ont connu que très peu de problèmes techniques. Ils disposent également d'une garde révolutionnaire qui dispose de drones navals. S'ils combinent leurs efforts avec les Houthis (un groupe de rebelles yéménites pros iraniens), cela peut compliquer le commerce maritime mondial, et donc avoir un impact sur l'Europe".
Basés au Yémen, les Houthis ont lancé ces derniers mois plusieurs attaques de drones et de missiles contre des navires en mer Rouge, en réponse selon eux aux bombardements israéliens sur la bande de Gaza. Entre les événements en mer Rouge, les risques d'escalade au Proche et au Moyen-Orient ou encore la continuité du conflit en Ukraine, l'accumulation de ces conflits géopolitiques pèsent terriblement sur la croissance économique mondiale.
"Si l'Iran a pour objectif d'isoler Israël au niveau diplomatique, alors on peut craindre des attaques contre des installations pétrolières, avertit Biscop. Au vu des spéculations dans les autres régions, le carburant pourrait alors être plus cher, tout comme le chauffage dans les mois à venir, ce qui pourrait toucher le portefeuille de l'Européen et donc du belge. Si le ravitaillement maritime est coupé, cela se ressent tout de suite. On peut aussi citer la production de puces ou de tout autre outil technologique en provenance de Chine. À mon avis, cela fait partie de leurs objectifs car le but est d'essayer de les isoler autant politiquement que militairement. Et quand on regarde de plus près, on se rend compte que la pression est déjà mise sur les États-Unis. C'est très inquiétant de constater que la force est employée à la moindre menace. Un pays comme l'Iran n'a plus peur de l'Occident et après lui, il y aura un pays qui se montrera peut-être plus virulent, on peut penser notamment à l'Irak ou encore au Pakistan vis-à-vis de l'Afghanistan".
De son côté, le président américain doit désormais convaincre Israël de ne pas entreprendre de représailles susceptibles d'entraîner une conflagration régionale dans un contexte où les tensions ont rarement semblé aussi fortes.
