"Si cette proposition passe, ma seule option est de quitter la Belgique" : l'avertissement du patron d'Odoo face au projet des Engagés
Fabien Pinckaers, le fondateur de la licorne technologique wallonne, alors qu'il s'exprime très rarement sur le terrain politique, sort de sa réserve face au projet d'impôt sur la fortune.

- Publié le 24-06-2026 à 12h45
- Mis à jour le 26-06-2026 à 14h19

C'est un pavé dans la mare politique belge. Généralement discret et entièrement focalisé sur la croissance fulgurante de son entreprise de logiciels, Fabien Pinckaers, fondateur et patron d'Odoo, sort de sa réserve. En cause : le projet du parti Les Engagés visant à taxer les personnes les plus fortunées en Belgique, à partir de 500 000 euros de patrimoine financier (hors immobilier, donc).
Selon un communiqué diffusé lundi par le parti, il s'agirait d'une taxe progressive de 0,15 % sur les patrimoines financiers entre 500 000 et 1 million d'euros; de 0,30 % entre 1 et 2 millions; de 0,45 % entre 2 et 3 millions; et de 0,60 % au-delà de 3 millions d'euros.
"Pas de l'argent sur un compte pour partir en vacances"
Pour le dirigeant de la pépite technologique, la proposition formulée par Yvan Verougstraete fait fausse route parce qu'elle méconnaît une réalité souvent omise dans le débat public : l'immense majorité de la fortune des entrepreneurs n'est pas liquide. "Il faut arrêter de stigmatiser 'les riches'. La richesse des plus riches n'est pas de l'argent sur un compte pour partir en vacances. Ce sont, au contraire, des actions dans des entreprises. Ces actifs (propriété intellectuelle, comptes bancaires, immeubles, employés...) sont exploités par l'entreprise, pas par les actionnaires."
"Vendre mes actions Odoo aux actionnaires américains pour payer mes taxes serait perdre le contrôle de la société : hors de question."
Le cas concret de Fabien Pinckaers et d'Odoo (valorisée à plus de huit milliards d'euros et visant les dix milliards pour fin 2026) illustre, selon le dirigeant, l'impasse de la mesure. Détenant un peu plus de 50 % du capital de son entreprise, il se retrouverait, avec une taxe annuelle de 0,6 % sur la valeur de sa société, contraint de s'acquitter d'un impôt de plus de 30 millions d'euros par an. Une somme impossible à réunir à titre personnel, selon lui. "Je n'ai pas plus de 100 000 euros sur mon compte en banque", précise-t-il.
L'exil ou la perte de contrôle : le dilemme forcé
Dès lors, face à l'obligation de payer un tel impôt, la seule issue financière serait de se défaire d'une partie de ses actions; ce qu'il n'envisage absolument pas, ou… de s'exiler. "Avec cette proposition, ma seule option est de quitter la Belgique (car) vendre mes actions Odoo aux actionnaires américains pour payer mes taxes serait perdre le contrôle de la société : hors de question", affirme le fondateur d'Odoo dans son post sur LinkedIn.
L'entrepreneur insiste sur le fait qu'il ne s'oppose pas à l'impôt en soi mais bien à cette taxation injustifiée. "Bien sûr, si demain je souhaite me rémunérer plus (salaire ou dividendes), il est normal de me taxer à la hauteur de cette rémunération", souligne-t-il, rappelant au passage que le taux combiné sur les dividendes atteint déjà 55 % en Belgique (25 % sur les bénéfices de la société, cumulés à 30 % lors de la redistribution à l'actionnaire), sans compter l'imposition sur les salaires qui s'avère encore plus élevée.
L'impact d'Odoo sur l'écosystème national
Au-delà de sa situation personnelle, le patron d'Odoo rappelle le rôle moteur que jouent les entrepreneurs et leurs actifs pour la collectivité. L'argent réinvesti dans l'entreprise ne dort pas; il irrigue activement le tissu social et économique national à travers la création d'emplois, le paiement d'impôts de production et la balance commerciale.
Et Fabien Pinckaers rappelle à ce sujet la contribution d'Odoo à l'économie belge : 323 millions d'euros d'exportations par an (du cash directement importé de l'étranger en Belgique); environ 100 millions d'euros de taxes versées par an; plus de 500 millions d'euros de plus-value générés pour les fonds publics wallons; 15 000 emplois (directs et indirects) créés et maintenus dans le pays. "Cette richesse sert à engager des collaborateurs, payer des salaires, créer des services ou produits à valeur ajoutée… Bref, à faire tourner l'économie belge".
"Fuite des talents et des capitaux"
"Je ne suis pas seul. Taxer les entrepreneurs (personnellement) sur la valeur de leur société est un non-sens. Cela va nécessairement impliquer une fuite des talents et des capitaux", prévient donc le patron de la licorne wallonne.
Reste à savoir comment ce cri d'alarme sera entendu par Les Engagés et les futurs négociateurs du gouvernement. Un début de réponse a sans doute été donné ce mercredi matin à la Chambre par le Premier ministre lui-même. Sans viser explicitement la proposition des Engagés, il a appelé les présidents de parti de ses partenaires de coalition "à ne pas faire trop de propositions (budgétaires, NdlR) folles sur la place publique. En général, cela n'aide pas particulièrement à obtenir un résultat".
Alors, cette proposition d'impôt sur la fortune (qui réapparaît régulièrement à l'approche des conclaves budgétaires) est-elle étouffée dans l'œuf ? On a tendance à le croire, la N-VA et le MR (qui ont déjà concédé la taxe sur les plus-values et le doublement de la taxe sur les comptes-titres, qui impose déjà le capital financier) ne voulant pas en entendre parler…
