L'industrie technologique au bord du gouffre en Belgique: "La Vivaldi avait tout misé sur le pouvoir d'achat, l'Arizona doit changer"
Après les cris d'alerte, Agoria lance un message qui prend la forme d'un ultimatum. Malgré tous les discours politiques sur la réindustrialisation, les faits ne suivent pas, ou pas encore, en Belgique.

- Publié le 22-10-2024 à 15h16
- Mis à jour le 22-10-2024 à 17h24

Alors que le brouillard se dissipe, les grises mines restent. Ce mardi, Agoria, la fédération des entreprises industrielles technologiques, s'excusait d'avance pour les mauvaises nouvelles qu'elle allait présenter. "Normalement, notre secteur technologique est le moteur de croissance dans le pays mais, aujourd'hui, nous ne venons qu'avec des mauvaises nouvelles", lâche Bart Steukers, le CEO, qui avait déjà lancé un cri d'alarme en 2023. Mais là, selon lui, le moment est charnière.
"Quand Mario Draghi (ancien président de la BCE qui a remis un rapport sur l'industrie européenne en septembre dernier, NdlR) parle de crise existentielle pour l'industrie, pour l'industrie Belge, c'est vrai et même plus fort. Les batteries se vident", poursuit-il en référence au moniteur conjoncturel publié par Agoria, ce mardi, où la plupart des "batteries" sont dans le rouge.

Plus forte perte d'emplois depuis 2012
Sur les chiffres arrêtés en septembre, 2024 est la pire année depuis 2012. Plus de 5 900 postes ont été supprimés dans le secteur technologique en 9 mois, dont 5 034 pour cause de restructuration, contre moins de 900 en 2023 et plutôt une diminution de ces suppressions pour restructurations depuis douze ans. Les licenciements collectifs annoncés chez Van Hool et Audi Brussels, liés au secteur, n'ont pas aidé.
Au cours du premier semestre de cette année, l'activité manufacturière technologique a par ailleurs chuté de 7 % sur base annuelle. Du côté de l'IT, la croissance n'a été que de 2,5 %, alors que la moyenne tourne autour de 6 % ces dernières années.
"Huit des dix indicateurs de notre moniteur conjoncturel sont dans le rouge. Nous nous trouvons à un moment charnière : à tous les niveaux de pouvoir, les nouveaux gouvernements doivent adopter rapidement des politiques qui créent un climat favorable à notre industrie. C'est pourquoi nous appelons à une action rapide", renchérit Bart Steukers. "Le risque est d'être dans une situation pire l'année prochaine. On peut encore corriger les choses, mais on est à moment charnière", avance-t-il, espérant que 2025 soit moins douloureuse que prévu (encore 3 000 postes supprimés à attendre, à situation inchangée) et que 2026 puisse faire revenir des jours meilleurs.
Les politiques doivent passer à l'acte
"La Vivaldi, le ministre de l'Économie Dermagne (PS) et autres, ont tout misé sur le pouvoir d'achat. Le prochain gouvernement doit tout miser sur l'industrie", poursuit le patron d'Agoria.
Bart Steukers prend exemple sur l'industrie de la Défense, qui s'est attiré les bonnes grâces du gouvernement fédéral ces dernières années, en particulier depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie. "On veut éviter le saupoudrage d'argent public, oui. Il faut choisir les secteurs stratégiques. Mais il faut que toute l'industrie belge fonctionne. On ne fera pas pousser de champions dans un désert. On peut miser sur tel ou tel secteur pour en faire des champions, mais il faut que les conditions de base soient stables. Il ne faut pas faire les choses à moitié", répond-il lorsqu'on souligne le paradoxe apparent d'une forme de "saupoudrage" à toute l'industrie.
"On ne fera pas pousser de champions dans un désert."
"Le narratif s'améliore. C'est le point d'optimisme dans le message", poursuit-il, plutôt heureux de voir que les politiques au niveau régional prennent un virage plus libéral depuis les élections de juin. Idem au niveau fédéral, même si les négociations sont encore en cours, comme à Bruxelles. "On pourrait avoir des gouvernements plus alignés mais on commence néanmoins à sentir que ces défis, ces idées, sont de plus en plus partagés par les politiques. Mais les choses s'accélèrent beaucoup plus vite que ce qu'on imaginait. Donc, il faut que les actes suivent les discours. Et c'est un travail que les politiques, Agoria, ainsi que les entreprises doivent faire ensemble et rapidement. Il y a urgence", glisse-t-il.
Parts de marchés de la Belgique en chute
Pour revenir du côté des chiffres, Agoria précise que l'activité générale du secteur technologique a reculé de 3,4 % par rapport au premier semestre 2023, avec seuls les télécoms et les services IT qui restent très légèrement dans le vert (+ 2,5 %).
Les parts de marchés de la Belgique ont également diminué. Elles sont de 4,4 % des exportations européennes de biens technologiques, contre 4,8 % à la même période en 2023. Et elles étaient de 6,3 % environ 20 ans plus tôt.
Les parts de marchés de la Belgique ont également diminué. Elles sont de 4,4 % des exportations européennes de biens technologiques, contre 4,8 % à la même période en 2023. Et elles étaient de 6,3 % environ 20 ans plus tôt.
Le seul indicateur "positif" est la diminution des postes vacants, passant de 17 000 à 15 000 entre septembre 2023 et septembre 2024. Mais la suppression de postes supprime mécaniquement une partie de la demande.
Réforme des droits d'auteur
Parmi les griefs du secteur vis-à-vis de la Vivaldi, le gouvernement sortant, la réforme des droits d'auteur, prévoyant de réduire la niche fiscale accordée aux développeurs IT, avait créé l'émoi.
"Ce n'est pas parfait, il y a d'autres solutions, sûrement, mais le fait d'éliminer cet avantage fiscal flexible sans le remplacer a eu un impact. On a besoin de cette flexibilité pour attirer les profils. Et j'ajouterai que la Recherche et le Développement, c'est le moteur de notre excellence. On ne le fait pas trop mal en Belgique, c'est notre atout. La fiscalité est bonne. Mais faisons en sorte que cette partie, qui fonctionne le mieux, continue de fonctionner", poursuit Bart Steukers, le CEO d'Agoria.
"Le fait d'éliminer cet avantage fiscal flexible sans le remplacer a eu un impact."
"Les entreprises du secteur technologique belge sont confrontées aux conséquences de la réforme des droits d'auteur, qui leur interdit de les verser à leurs salariés. Cette mesure oblige les entreprises à se tourner vers d'autres systèmes de compensation, généralement plus coûteux, avec des conséquences sensibles pour les employés", précise justement la société de conseil en ressources humaines Hudson, qui déplore la situation et évoque un montant médian de 640 euros perdus par mois par travailleur concerné, principalement des développeurs.
Réforme des droits d'auteur: environ 640 euros perdus par mois par travailleur concerné, principalement des développeurs.
"Les employeurs tentent de combler partiellement cette perte en octroyant d'autres indemnités, comme celles de frais forfaitaires et des chèques-repas, mais ces mesures se révèlent souvent insuffisantes pour couvrir le montant global de la perte. Même si l'on considère le package salarial total hors mobilité, la perte du salaire de base n'est pas entièrement compensée", explique Paul-Etienne Siegrist, Senior Manager chez Hudson. "La baisse demeure de 9 % en moyenne. Une différence que les entreprises s'efforcent de gommer en passant par la voiture de société ou le budget mobilité", termine-t-il.