"On cherchait un leader. On l'a trouvé. C'est Fouad Ahidar"
Présentes pour la première fois, les listes Team Fouad Ahidar ont réalisé de très bons scores à Bruxelles. Reportage à Jette, Molenbeek et Anderlecht, où elles recueillent de nombreux élus.

- Publié le 15-10-2024 à 06h34
- Mis à jour le 15-10-2024 à 10h59

Jette. Lendemain de veille. Sur le trottoir détrempé de ce lundi matin, un petit tract de Fouad Ahidar colle au pavé. Souriant, en chemise et bretelle, l'homme n'y dit rien de qui il est. Aucun slogan n'accompagne sa photo. Il n'en a pas besoin. Ici, dans le nord de la capitale, Fouad Ahidar joue à domicile : à Jette (presque) tout le monde le connaît. Dans les magasins de fruits et légumes, dans les "night shops" du coin, il faut parfois un petit temps pour se faire comprendre en français, mais dès que le nom de Ahidar est prononcé, le déclic se fait. Chacun l'a vu au moins une fois ces dernières semaines. Du coup, sur sa carte de visite qui jonche encore quelques trottoirs, il a simplement pris soin de rappeler son adresse mail et son numéro de GSM. C'est comme cela aussi qu'il fait campagne : arc-bouté sur son téléphone pour répondre personnellement aux messages qu'il reçoit. Déjà en juin, c'était "la folie" confiait-il à La Libre en montrant les centaines de messages WhatsApp quotidiens. On n'ose imaginer ce qu'il a dû vivre ces dernières semaines, alors que ses listes, qu'il présentait pour la première fois, ont réalisé des scores étonnants à Bruxelles : 14 % à Molenbeek et Anderlecht, 11 % à Bruxelles-ville, 8,5 % à Schaerbeek…
"Tout le monde peut se retrouver dans son programme"
À Jette, le député bruxellois (qui fut membre de Vooruit avant de fonder son parti il y a moins d'un an) réalise le plus gros score personnel de la commune, devant la bourgmestre Claire Vandevivere (Les Engagés). Pas de quoi surprendre Millan, espagnol d'origine et bruxellois depuis trente ans. "Il a pu miser sur le vote des personnes d'origines maghrébines toujours plus nombreuses ici, c'est clair. Il a joué la carte du communautarisme, les a rassurées en défendant la viande Halal, la Palestine, le voile… Mais il n'y a pas uniquement du communautarisme dans le vote en sa faveur. Je le vois autour de moi. Fouad Ahidar est un très bon communicant. Il a joué sur des thématiques du quotidien : la sécurité, la propreté, la mobilité. En fait, tout le monde peut se retrouver dans son programme."
"Il ne doit pas se coucher"
"S'il a pu gagner, c'est parce qu'il est proche des gens, c'est tout. C'est un ancien travailleur social. Il connaît énormément de monde. Tout comme les candidats de sa liste, qui sont issus de la classe moyenne et nous comprennent, souligne Yacub, qui tient un café au cœur de Molenbeek. D'ailleurs, c'est simple, ce sont eux qui sont le plus passés pour nous demander ce qui nous tracassait, les problèmes que nous rencontrons."
Abderaman et Najet, qui tiennent une petite agence de voyages, ne disent pas autre chose, "même si cela ne veut pas dire que l'on a voté pour lui". À leurs yeux, les questions religieuses (l'abattage rituel menacé à Bruxelles, le voile, Gaza…) ne sont pas l'argument de vote premier en faveur de la liste Team Fouad Ahidar.
Khalid, un farouche partisan qui tient une boucherie, n'en est pas si certain. "Sa victoire ne m'étonne pas. Elle est très simple : c'est du communautarisme. On cherchait un leader, on avait soif d'en trouver un : on l'a trouvé en lui. Il est populaire dans nos communes, il nous comprend mieux que les autres, il est à l'écoute. Tu peux lui dire ta douleur et il ne tournera jamais le doigt contre toi. Il défend aussi la viande halal, ne nous ennuie pas concernant notre religion. C'est important. Et il est beaucoup plus libre que les autres, car il a fondé son propre parti. Il ne doit pas se coucher." Une cliente acquiesce vigoureusement.

Sur une terrasse du parvis Saint-Jean-Baptiste de Molenbeek, Adda regarde justement une vidéo de Fouad Ahidar. "C'est un hasard, lance-t-il en se redressant. Je travaille de nuit, je suis fatigué, je cherche un nouveau logement, alors pour me changer les idées je regarde TikTok. Et sa vidéo est apparue. Mais regardez : il y parle en arabe", regrette cet Algérien arrivé en Belgique depuis 7 ans, dont trois passés dans la rue. "Moi, je n'ai pas confiance en lui. C'est du blabla, sa vidéo. C'est un politicien comme un autre. En plus, cela veut dire quoi, de faire des vidéos en arabe ? Les autres Belges, ils ne comptent pas ? Il ne va chercher que les gens qui lui ressemblent. Ce n'est pas ça, la politique."
Un vote refuge
À Anderlecht, la pluie finit par noyer définitivement les derniers tracts qui pataugent dans les rigoles. C'est l'heure de la sortie des écoles primaires, et la "drache" est sans pitié. Un vieux routard de la politique locale repense aux résultats de la veille. "La liste Team Ahidar, c'est un parti refuge, analyse-t-il. Ces dernières semaines, on a constaté une baisse d'intérêt pour le PTB et une bonne dynamique pour la Team Ahidar. Je pense donc qu'ils ont recueilli des voix de gauche, issues de personnes en demande d'une alternative."
Il y aurait donc un peu de tout dans ce vote : une envie de sécurité, de propreté, un vote communautaire, identitaire, religieux… De tels plébiscites un peu fourre-tout et contestataires, portés par une personnalité, il y en avait eu aussi à droite : ce fut le cas de la Liste Dedecker, même du Vlaams Belang à Anderlecht. "Mais ce furent des épiphénomènes. Les élus de ces partis, peu expérimentés, n'ont rien apporté à la politique locale. Je constate que les élus de Ahidar n'ont pas une grande expérience non plus. Parlerons-nous encore d'eux dans six ans ?" La question est ouverte…
Au lendemain des élections, la Team Ahidar ne semble pas avoir été l'incarnation politique des mosquées qui ont des relais dans tous les partis. Elle a par contre bénéficié d'un alignement des planètes avec la guerre au Proche-Orient qui a offert des arguments à leurs candidats au bon moment. Fouad Ahidar, libre de toute ligne partisane, a donc pu s'installer dans le paysage en ne négociant pas avec les revendications communautaires et identitaires qu'il assume pleinement. Personne ne connaît donc la suite. "Je ne suis pas fataliste, conclut ce cadre anderlechtois plutôt marqué à gauche. Maintenant, cela ne veut pas dire que la Team Ahidar n'est pas dangereuse. Elle pourrait encourager une libération de la parole communautariste dans le champ politique bruxellois. On verra…"