Croquis de justice: les bras cassés du gang des Toyota RAV4
Seules les petites mains du trafic de voitures vers l'Afrique sont sur le banc des prévenus. Audience.

- Publié le 21-02-2021 à 11h40
- Mis à jour le 26-02-2021 à 19h40

Ils sont trois, sagement assis sur le banc des prévenus. Le parquet leur reproche d'avoir participé à un trafic de voitures volées vers l'Afrique de l'Ouest. Le système était bien rodé. Entre la mi-2017 et début 2018, une quinzaine d'exportations de plusieurs voitures ont été organisées via le port d'Anvers.
Les véhicules étaient volés en Belgique ou dans les pays voisins. La bande privilégiait une marque : la Toyota, réputée increvable. Et privilégiait un modèle : le RAV4 qui ne craint pas les routes défoncées.
Pour la plupart, les voitures étaient stockées dans des box dans un centre de stockage à Vilvorde avant d'être envoyées à Anvers. L'enquête a reposé sur la téléphonie pour localiser les différents protagonistes.
En dire le moins possible
Abdoulaye (les prénoms ont été changés) est le premier à être interrogé. Il n'est pas très loquace. Oui, il connaît certains des prévenus. "On se voit de temps en temps", dit-il.
Le juge ne le croit pas. Il le confronte à ses auditions par la police. Il avait alors dit que celui qui donnait les ordres était "Kiki", et que "Kiki" était toujours présent quand il livrait les voitures à Vilvorde. Il reconnaît trois livraisons.
"Non, je n'ai pas dit cela", corrige désormais Abdoulaye. Le juge vérifie. Il trouve la déclaration et s'énerve : "Ai-je l'air con au point que vous vous moquiez de moi ? Il y a des enjeux. Il y a des peines de prison". Abdoulaye n'en démord pas : "Je les connais de vue", dit-il doucement. Sa situation est compliquée. Il aide financièrement un fils malade resté en Afrique.
Un homme respectable
Le juge interroge Justin qui, à l'inverse d'Abdoulaye, parle un français châtié. Il est transitaire et détient une société. "J'envoie vers l'Afrique des biens que l'on me propose. Je prends ma commission en passant", explique-t-il. Questionné par Me Olivier Martins son avocat, il l'assure : "Comment savoir si un bien est volé ? Nous n'avons pas de logiciel. La seule manière de vérifier serait de téléphoner à chaque fois à la police."
Le juge passe au troisième prévenu, Sekou. Comme ses deux comparses, il répond de recel et de membre passif d'une organisation criminelle. Il a été repéré près des box du centre de stockage grâce à la téléphonie. Il a loué des box ouverts par son badge.
Comme Abdoulaye, il minimise les faits : "Je donnais un coup de main."
Un sourire entendu
Sekou est resté dans les voitures . "Je suis assistant à la recherche de véhicules d'occasion." Il n'est pas enregistré : "Ce n'est pas quelque chose de légal." Le juge veut savoir combien il gagne mensuellement. Sekou esquive. "Cela dépend du nombre de voitures", dit-il avant de citer 300 euros. Et au juge qui lui demande s'il déclare ses revenus, Sekou sourit.
Le juge insiste . "Vous n'avez pas de CPAS ?" Sekou fait non de la tête. "Et si M. le procureur vérifie ?", tente le juge. Sekou ne cille pas.
Un homme entre dans la salle. Il parle à l'huissier d'audience pour signaler sa présence. C'est le fameux "Kiki", cité par Abdoulaye. Il répond aussi de recel mais est considéré comme un des chefs de l'organisation criminelle.
Il reconnaît avoir déplacé des voitures. Mais il insiste : il a arrêté quand il a compris qu'elles étaient volées. Il l'a compris quand il a vu "une voiture avec un carreau cassé".
Rangé des voitures
Il a fait des petits boulots . Il a été magasinier. La société est tombée en faillite. Il a perdu son travail de plongeur dans un restaurant. "Vous êtes donc rangé des voitures ?" tente le juge. Kiki écarquille les yeux. "Je me comprends", élude le juge.
Le procureur requiert. Il indique que le quatuor n'est pas impliqué dans les vols. Mais il lui impute les recels. Il relève que, pour limiter les risques, la bande répartissait les rôles de chacun et utilisait plusieurs lieux et modes de stockage.
Le procureur l'admet : la tête de l'organisation criminelle n'est pas ici. Le chef, qui a été identifié, piloterait tout depuis l'Afrique. Il a été condamné en Belgique pour des faits similaires. Mais, dit-il, il avait un bras droit en Belgique : Kiki.
Le procureur requiert trois ans avec sursis contre Kiki. Il préconise une peine de travail pour Abdoulaye, Sekou et Justin.
Kiki, Abdoulaye et Sekou n'ont pas d'avocats. Kiki demande pardon, Abdoulaye invoque sa situation familiale. Sekou répète qu'il n'a fait que donner un coup de main.
Pour Justin, Me Olivier Martins dénonce ce qu'il appelle le postulat de départ : "Une bande d'Africains qui exporte des véhicules vers l'Afrique doit nécessairement être coupable."
Il estime que le procureur n'a pas apporté la preuve que son client avait connaissance du fait que les véhicules étaient volés. Il plaide l'acquittement.
Jugement le 21 avril.
