Croquis de justice: Erreur à Paris, clémence en Belgique ?
Un récidiviste condamné à une peine kilométrique tente de jouer la procédure.
- Publié le 14-02-2021 à 07h52
- Mis à jour le 26-02-2021 à 19h40

Il fait froid dehors, même si la température est conviviale dans ce tribunal correctionnel. La présidente arrive à l'heure H, une fois n'est pas coutume, précédée du traditionnel coup de sonnette. Le public se lève… et restera debout pendant une bonne dizaine de minutes, le temps que l'huissier d'audience, blanchi sous le harnais, ait égrené l'appel du rôle et s'avise de demander tout à coup à la présidente s'il peut se rasseoir. "Bien entendu" répond-elle, à moitié perdue dans ses pensées.
En fait, sitôt les inévitables remises expédiées, elle disparaît très rapidement et fait place à un autre tribunal à trois juges, signe que l'affaire sort de l'ordinaire. Et de fait, c'est une affaire peu banale qui va être plaidée.
Neuf années de cavale
Le prévenu, que nous appellerons Mounir, comparaît détenu et on a vite fait de comprendre pourquoi. Il vient d'être repris en France, après 9 années de cavale, grâce à un contrôle de routine où il s'est avéré qu'il était recherché par Interpol. Mounir, qui a passé la soixantaine mais ne semble nullement s'être amendé, vient faire opposition à un jugement rendu par ce même tribunal, le condamnant à 14 ans de prison pour divers délits commis à l'occasion de sa cavale, qui remonte à 2011. Prise de 4 otages, avec circonstance aggravante que l'un d'eux est en incapacité de travail permanente à la suite du choc traumatique, vol de voiture pour faciliter sa fuite, entrave méchante à la circulation pour tenter de ralentir les policiers qui étaient à ses trousses, coups et blessures, il y en a pour une large brochette. On comprend d'ailleurs qu'il ait voulu s'évader, puisqu'il était en train de purger une peine de 20 ans de taule, pour une autre prise d'otages (incluant des forces de l'ordre) commise en Belgique en 1995. De quoi trouver le temps long, sans doute, et jouer le tout pour le tout.
"Je ne suis pas un chef mafieux"
On ne peut pas dire que Mounir soit très coopératif au moment de se souvenir de ses méfaits qui, il est vrai, remontent à bientôt dix ans. Ses coéquipiers de cavale l'ont tous désigné comme le meneur de la bande. Mais il proteste : "Je ne suis pas un chef mafieux". Ce dont on ne l'a jamais accusé. Il prétend avec un aplomb plutôt cocasse que tout s'est fait dans l'improvisation. Or, on a retrouvé le GSM qu'il a utilisé pour rameuter des complices, de quoi se retrouver sur le parking de la prison avec une voiture dont le moteur tournait, et a reçu un couteau providentiel tombé, non pas du camion, mais d'une autre cellule dans le préau pour qu'il puisse commencer sa prise d'otages. Tout indique une organisation méticuleuse.
Ni Dutroux, ni Fourniret
Mounir, qui possède la double nationalité franco-algérienne, vient donc d'être extradé de France pour pouvoir faire opposition au jugement. Le président, qui s'est déplacé en compagnie de deux autres juges rien que pour cette affaire, balaie la demande de remise de l'avocat de la défense, qui lui aussi a plusieurs milliers d'heures de vol.
"Je n'ai pas l'habitude de vouloir passer entre le mur et l'affiche", commence le conseil du prévenu.. Mais il a relevé, pour le peu de temps qu'il a pu passer à étudier le dossier, une incohérence majeure dans le mandat d'extradition. Dans ses attendus, le tribunal parisien a en effet confondu le premier procès, où il avait pris 20 ans, et celui pour lequel il fait opposition, où il n'en a pris "que" 14. Une erreur qui, selon l'avocat, devrait rendre caduque cette extradition.
En entendant cela, le président s'énerve un peu et voudrait savoir, au nom du ciel, en quoi cette erreur a une quelconque influence sur les faits qui lui sont reprochés. Prié d'argumenter sur le fond, l'avocat estime que le rôle de meneur de son client n'est pas prouvé et qu'il n'est pas juste qu'il ait été condamné à la plus lourde peine de la bande.
Le procureur estime qu'effectivement, il faut recevoir la demande d'opposition, mais que les 14 ans sont totalement justifiés en regard de la gravité des faits commis.
La défense reprend la parole. "Si on laisse passer des jugements non fondés, comme celui du tribunal de Paris, alors tout est permis !" Mounir en rajoute une couche en scandant qu'il n'a accepté de venir en Belgique que pour autant que ses droits soient respectés. "Je ne suis ni Dutroux, ni Fourniret", tente-t-il de plaider, ce qui lui vaut une remise à sa place du président : "Il n'est absolument pas question de cela." Un peu confus, le prévenu marmonne quelques vagues regrets et implore la clémence du tribunal. Il saura dans un mois s'il a été suivi.
