De Sars-la-Maudite à Sars-la-Buissière

Sars-la-Buissière. Jusqu'en 1996, le nom de ce village sonnait comme les magnifiques paysages qui l'entourent: vert, campagnard, bucolique. Depuis lors, il est pesant, chargé de noirs souvenirs. C'est là, dans le fond d'une des propriétés de Marc Dutroux, que les corps de Julie et Melissa ont été exhumés le 17 août 1996.

SOPHIE LEBRUN
De Sars-la-Maudite à Sars-la-Buissière
©de Tessières

REPORTAGE

Sars-la-Buissière. Jusqu'en 1996, le nom de ce village sonnait comme les magnifiques paysages qui l'entourent: vert, campagnard, bucolique. Depuis lors, il est pesant, chargé de noirs souvenirs. C'est là, dans le fond d'une des propriétés de Marc Dutroux, que les corps de Julie et Melissa ont été exhumés le 17 août 1996. C'est là aussi que l'homme avait été interpellé quelques jours plus tôt, avec sa femme Michelle Martin. "Rien n'y fait: aussitôt prononcé, ce nom est d'office associé à Dutroux", explique-t-on au Syndicat d'initiatives de Lobbes, qui propose de nombreuses promenades pédestres dans la commune, notamment à Sars-la-Buissière, village rural de 780 habitants. Au moins, les années passant, "on n'a quasiment plus de visiteurs qui nous demandent où se trouve la maison de Dutroux, qui viennent exprès pour ça..." "De bien funèbres voyages" témoigne une habitante de Sars, Régine Robert, qui croyait avoir trouvé le calme de la campagne en déménageant dans ce village en avril 1996...

Une quiétude de nouveau perturbée, huit ans après les faits, à quelques jours du procès, par les allées et venues des journalistes.

"Marre des amalgames"

"Les habitants en ont marre qu'on fasse un amalgame avec Dutroux qu'ils ne connaissaient même pas, qui ne venait presque pas à Sars. Et il n'y a plus rien à voir ici" résume Nathalie, tenancière de "L'Embuscade". Seul le hangar d'un garagiste sépare ce bistrot enfumé de l'ex-propriété de Dutroux. En 1996, quand la terre retournée a livré son funeste secret, des "spectateurs" en furie s'en sont pris aux véhicules en réparation garés juste à côté, se souvient Jacqueline Durieu, propriétaire du garage. "Ils ont cassé des voitures sans même se demander si elles appartenaient à Dutroux!" Récemment, Jacqueline a planté des petits sapins qui marquent la limite entre son terrain et celui de l'inculpé.

Huit ans après les faits, les ronces ont envahi cette prairie, la nature a repris ses droits. Il est loin, le temps où se pressait une fouille grouillante de caméramen, policiers et curieux, survolée par les hélicos. Des planches condamnent les portes et fenêtres de la maison que Dutroux avait achetée en 1992, et où vécut en partie Michelle Martin, à partir de 1994. Mais ces protections n'ont pas découragé les curieux et vandales. Ces derniers mois encore, le verrou de l'atelier a été forcé à plusieurs reprises, raconte la voisine, et les Velux de la maison ont été arrachés - le vent aurait fait le reste, détachant la faîtière. "A l'intérieur, la maison doit être minée par les dégâts des eaux et les travaux des enquêteurs" ajoute André Levacq, l'ancien bourgmestre de Lobbes. L'annexe de la demeure, qui servit un temps de poulailler - en fait le seul bâtiment visible depuis la rue, derrière le grillage où sont accrochées les photos de Julie et Melissa entourées de quelques peluches et fleurs -, est une véritable ruine.

"L'idée de démolir ces bâtiments et y faire un petit parc, avec éventuellement une stèle dédiée aux enfants disparus, reste d'actualité. Reste à voir si c'est possible: la maison appartient désormais à Michelle Martin" note André Levacq. L'autorité fédérale fera-t-elle exproprier la demeure comme cela avait été envisagé pendant un temps? "On voudrait en tout cas éviter que quelqu'un l'achète et y fasse n'importe quoi - on imagine mal un café à cet endroit -, par respect pour les petites."

Dépasser sans oublier

"Sars-la-Buissière garde des traces désolantes de cette histoire, mais la réaction du village est positive depuis 1996: les Sartois ont cherché à dépasser le tragique événement" résume Jean Meurant, historien et conteur lobbain. Dépasser ne signifiant pas oublier: le mémorial aux enfants disparus aménagé dans l'église Saint-Nicolas en est la preuve. Chaque année, au mois d'août, une messe est célébrée à la mémoire de Julie et Melissa. Ce jour-là, au moins, c'est le recueillement et non le voyeurisme qui attire la foule à Sars.

Des événements plus joyeux, heureusement, drainent aussi du monde dans la localité lobbaine. Une série d'associations et de manifestations ont été créées ou relancées par le père Luc Lombart, une figure-clé du village: procession Notre-Dame de Bon Secours et confrérie des archers de Sainte-Appoline, le 15 août, groupe théâtral "La Renaissance", goûters du 3e âge... Autant de "choses qui rassemblent, qui font vivre le village" dit le curé. Sars met aussi en avant, sans doute un peu plus qu'avant, ses atouts touristiques. Le "circuit des grès rouges" attire le regard des promeneurs sur ces petites maisons à l'architecture particulière, construites par des sidérurgistes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le Ravel passe aussi non loin de là.

Ceux qui, en 1996, ont surnommé le village "Sars-la-Maudite", ont évidemment confondu une poignée d'individus et tout un village qui n'a jamais désiré ces événements. Sars aspire au calme.

© La Libre Belgique 2004

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