A Jumet, l'ombre de son ombre

Soixante-trois, rue Daubresse. Un terrain vague. Un pavillon de bois en décomposition. Quelques fleurs artificielles et une rose, vraie celle-là. Un sobre monument d'hommage à An, Eefje, Julie et Mélissa. A Jumet, le souvenir des méfaits de Marc Dutroux se fait discret. Pas qu'on l'ait oublié, loin de là, mais parce qu'ici comme ailleurs, les aléas du quotidien ont repris le dessus.

GILLES TOUSSAINT
A Jumet, l'ombre de son ombre
©Johanna De Tessieres

REPORTAGE

Soixante-trois, rue Daubresse. Un terrain vague. Un pavillon de bois en décomposition. Quelques fleurs artificielles et une rose, vraie celle-là. Un sobre monument d'hommage à An, Eefje, Julie et Mélissa. A Jumet, le souvenir des méfaits de Marc Dutroux se fait discret. Pas qu'on l'ait oublié, loin de là, mais parce qu'ici comme ailleurs, les aléas du quotidien ont repris le dessus.

De prime abord, on a d'ailleurs du mal à s'imaginer en arpentant le trottoir que c'est ici que s'est joué l'un des actes de la plus sordide affaire judiciaire qu'ait connue la Belgique. Paisible est en effet sans aucun doute l'adjectif qui sied le mieux à l'endroit, loin des images peu flatteuses que l'on associe trop souvent à la banlieue carolorégienne.

Tranquille, le complice de Marc Dutroux, Bernard Weinstein, l'était également à en croire Eric Bodnar, son voisin de l'époque. Tellement effacé même qu'après sa disparition soudaine -il a fini sa triste existence enterré vivant par Marc Dutroux-, le "voisinage a pensé qu'il était retourné en France où il avait de la famille." Serviable aussi, "lui qui était venu m'aider à réparer ma porte après que j'eus été victime d'une tentative de cambriolage."

La découverte des corps d'An et Eefje sous une dalle de l'atelier situé au fond du jardin a donc été un électrochoc pour tout le quartier. En l'espace de quelques heures, le chalet qu'occupait Weinstein devient l'un des lieux de pèlerinage emblématiques pour des curieux abasourdis par cette nouvelle macabre révélation. "Au début, se remémore M. Bodnar, beaucoup de visiteurs venaient se recueillir, mais cela s'est tassé. On voit encore passer quelques personnes à la Toussaint, des Flamands notamment, mais c'est tout."

Après l'incendie du chalet, le terrain a été entièrement déblayé des débris qui le jonchaient. Propriété de la Ville de Charleroi, il devrait d'ailleurs rester à l'état de pelouse. Quant aux ruines du chalet voisin que squattait parfois Weinstein, elles viendraient d'être rachetées par un particulier. Mais qu'importe, conclut M. Bodnar, pourvu que la rue reste calme.

Quelques kilomètres plus loin, le site des étangs Caluwaert -qui tout comme les anciens charbonnages Saint-Louis, fut le théâtre de fouilles d'envergure fort heureusement infructueuses- est à nouveau l'objet d'un vaste chantier à l'objectif toutefois bien différent puisqu'on y construit des bassins de décantation. Dans le bistrot tout proche, le patron et les clients présents ne se montrent guère loquaces. Les fouilles? "Elles ont mis un peu d'animation qui est vite retombée". L'approche du procès Dutroux? "Les gens s'en foutent, on n'en parle pas. Ce procès va coûter très cher, alors qu'il ne sera pas puni pour ce qu'il a fait." Dont acte.

Guère avancé, on s'en va donc tendre l'oreille ailleurs. "Il est clair, confie une libraire, que les gens n'ont plus confiance en la Justice." Mais si les clients n'abordent pas spontanément le sujet, "quand les gazettes en parlent, tout le stock part". Et si la rue Daubresse fait partie d'un quartier un peu reculé de Jumet, c'est toute la population locale qui s'est sentie montrée du doigt. "On avait le sentiment d'être observés comme des bêtes curieuses, qu'on regardait Jumet et Charleroi comme si c'était Chicago, mais c'est un peu passé".

Dans un autre quartier encore, "c'est surtout des expropriations liées au développement de l'aéroport de Gosselies que les habitants parlent", nous glisse cette pharmacienne sur le départ, tout en regrettant à titre personnel le temps qu'il aura fallu pour voir Marc Dutroux comparaître devant les juges et la "publicité" accordée à ce personnage qui "n'est pas un homme".

Non loin de là, dans les bâtiments de l'administration communale, l'échevine Evelyne Druart confirme cette impression finalement omniprésente: "Les gens oublient". Le "chacun chez soi" a repris le dessus, même si le procès risque de "raviver certains souvenirs et certaines émotions". Et si elle se fait parfois aborder pour parler de problèmes de sécurité, ce n'est pas de Dutroux qu'il s'agit.

"De manière générale, conclut le commissaire Christian Petit, responsable de la police locale à l'époque des faits, on constate que les gens ne se parlent plus. Mais l'affaire Dutroux aura au moins contribué à ce que certains faits de violences ou de moeurs qui étaient tus jusqu'alors soient dénoncés plus facilement".

© La Libre Belgique 2004

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