"On ne s'imagine pas ce que le simple fait d'aller dans un magasin, quand on a mon problème, demande comme effort et comme courage"
Depuis plusieurs années maintenant, Emil, âgé de 21 ans, travaille des techniques pour mieux contrôler son bégaiement. Et surtout dompter ses peurs.

- Publié le 05-02-2024 à 12h01
- Mis à jour le 20-02-2024 à 16h00

Les mots sortent parfois difficilement mais, dès qu'ils sont exprimés, on sent chez le jeune homme un enthousiasme débordant. "C'est une excellente idée. Je suis très p…, p… partant", nous dit au téléphone Emil, jeune franco (de père)-danois (de mère) de 21 ans, en Belgique depuis septembre dernier dans le cadre d'un projet de volontariat avec le Corps européen de solidarité. "S'il y a une chose que les personnes bègues fuient par-dessus tout, c'est bien parler en public et a fortiori de leur handicap, nous avait dit Véronique Stuyvaert, secrétaire de l'association Parole bégaiement. En général, ils préfèrent se cacher et sont très frileux à l'idée de se trouver face à un micro ou une caméra. Pour eux, c'est la pire des choses qu'on puisse leur infliger". Pas pour Emil. "Lui, au contraire, il semble plutôt avoir envie d'en parler", avait-elle ajouté, avant de nous confier ses coordonnées.
Et de fait, l'étudiant ne s'est pas fait prier, tout réjoui à l'idée de se lancer dans cette "petite" aventure. Rendez-vous est aussitôt pris dans le café citoyen "Altérez-vous" de Louvain-la-Neuve, où il travaille de part et d'autre du comptoir, et donc aussi en contact avec la clientèle. Les rencontres, la découverte de nouvelles cultures, d'autres pays… c'est en réalité tout ce qu'il aime. "Maintenant, je sais que je veux commencer l'an prochain des études européennes qui mêlent droit, histoire, politique", nous dit-il avec un air très déterminé. Une certaine assurance, en apparence du moins, qui n'a cependant pas toujours été sienne.
"Petit, ça allait, se souvient-il. J'ai commencé à bégayer vers l'âge de 4 ans. Ensuite, à l'école primaire, je n'en ai pas souffert. C'était comme ça, normal pour moi. Je n'en étais pas vraiment conscient. Mes copains de classe avaient l'habitude et ne se moquaient pas de moi. En famille, on ne parlait pas beaucoup de mon problème de bégaiement".
C'est à l'adolescence que "cela s'est réveillé, dit-il. Là, je me suis rendu compte que j'étais bègue. Dans l'enfance, j'avais juste l'impression que cela faisait partie de moi. Mais ado, j'ai commencé à vivre des situations compliquées, l'univers s'agrandit. C'est à ce moment-là que j'ai commencé progressivement à éviter certaines situations, à m'isoler et me replier sur moi-même. Au lycée, tout était devenu difficile. J'avais l'impression qu'avec mon bégaiement, c'était comme si on ne voyait que l'ombre de ma personnalité. C'est difficile à expliquer…"

Un problème davantage psychologique que physique
Après ses études supérieures, Emil prend une année qu'il dit "sabbatique pour se concentrer sur sa parole et travailler les techniques". Il s'explique : "Avec le bégaiement, je travaille des techniques pour parler. Depuis que j'ai 17 ans, je suis le programme Mc Guire. C'est une méthode très intense où l'on travaille les techniques comme la respiration mais aussi, et surtout, le côté mental". Par exemple ? "Le bégaiement ne se résume pas à un trouble physique. Le vrai problème n'est pas que j'ai de la peine à sortir un mot. Non, le vrai problème, c'est tout l'aspect psychologique qui fait que, en tant que bègue, on a des comportements où l'on évite des mots, des situations, où l'on s'isole juste pour cacher qui on est. Pour changer ça, il faut complètement changer son mental. Car ce sont tous ces évitements et ces comportements qui renforcent le problème. Et donc, dans le cursus Mc Guire, il y a par exemple un exercice où il faut parler en trois heures et demie à au moins cent personnes que l'on ne connaît pas dans la rue. Mon record est d'avoir réussi cette épreuve en moins de deux heures", se félicite Emil.
Une autre étape du programme consiste à oser parler de son bégaiement. "Il faut pouvoir dire aux gens : oui, je bégaie, pour montrer qu'on n'a pas peur de bégayer", explique-t-il. Est-ce son cas ? "Dans certaines situations, oui, j'avoue avoir encore peur de bégayer. Par exemple quand je vais faire des courses, au moment de dire 'bonjour' à la personne qui est à la caisse, oui, j'ai peur de bloquer sur le mot 'bonjour' s'il y a une grande file de gens pressés derrière moi. Là, en effet, j'ai peur. Et d'ailleurs, tous les jours il y a des situations où j'ai peur".
C'est que, des limitations liées à ses peurs, Emil en a connu pendant toutes ces années. "Avant d'entreprendre ce programme, je détestais les cours de langue tellement c'était compliqué pour moi de parler. Or maintenant, j'adore les langues. J'ai envie de m'améliorer en allemand, par exemple. Une autre limite pour moi, alors que je suis très sociable et que j'adore rencontrer les gens, au lycée, mon environnement se résumait aux élèves de ma classe, j'évitais la rencontre avec les autres."
"J'ai une autre relation avec la peur"
Y a-t-il malgré tout de moins en moins de peurs, à force de travailler ces techniques ? "Je ne sais pas si j'ai moins de peur, nous dit-il, mais je vois les peurs de manière complètement différente. Avant, je n'aurais jamais osé partir à l'étranger ou me présenter pour un job comme serveur. Ma peur était là et j'essayais toujours d'éviter ce type de situation, de fuir pour ne pas bégayer. Disons que, maintenant, j'ai une autre relation avec la peur. À présent, je me dis : 'ok, tu as peur mais il faut que tu le fasses'. Pour moi, c'est très différent".

Aujourd'hui serveur dans ce café citoyen, Emil a choisi délibérément de se mettre dans des situations "difficiles" pour lui, de sortir de sa zone de confort pour avancer dans la vie. De là à dire que ce job est une forme de thérapie ? Emil acquiesce : "oui, c'est exactement ça. Un peu comme pour les personnes qui ont la phobie des araignées, il faut les mettre en leur présence pour leur montrer que, finalement, les bestioles ne sont pas si méchantes".
Quant à évoquer le regard des autres, il questionne. "Pourquoi les gens rigolent quand ils entendent quelqu'un bégayer ? Ce n'est pas forcément de la méchanceté, nous dit Emil, c'est peut-être simplement un rire nerveux parce que la personne est mal à l'aise dans la situation. Cela dit, faut-il se moquer juste parce que quelqu'un prend quelques secondes de plus pour sortir un mot ou une phrase ? Les personnes qui bégayent font un effort en se mettant dans une situation qu'elles redoutent. Pourquoi dès lors les gens ne pourraient-ils pas à leur tour faire un effort et voir les bègues simplement comme les humains qu'ils sont ?"
"Mon but n'est pas d'un jour ne plus bégayer"
Des situations énervantes, Emil en a aussi connu. "Certaines personnes pensent vous venir en aide en prononçant le mot qui ne sort pas, c'est assez énervant. Quand ce sont des gens que je ne connais pas, ce n'est pas grave, ça ne me pose pas trop de problèmes. Sinon, quand ce sont des personnes que je connais, j'insiste pour qu'on me laisse finir la phrase moi-même. Une autre chose assez énervante, c'est quand on raccroche au téléphone parce que les mots ne sortent pas assez vite. Ou encore pire, quand on dit ne pas me comprendre".
Emil espère-t-il un jour parler "tout à fait normalement" ? Il sourit : "Ce qu'il faut savoir, c'est que si, dans une situation donnée, mon but est de ne pas bégayer, une chose est certaine, je vais bégayer. L'idée est de ne pas directement viser une parole normale mais plutôt une parole contrôlée où l'on n'évite pas une situation, où l'on ne se sent pas limité ou empêché à cause du bégaiement. Quand tu arrêtes de t'empêcher, la peur commence petit à petit à disparaître, puisque tu arraches les racines qui sont à l'origine de la peur. Cette peur qui, fondée sur toutes tes expériences de vie, te dit que si tu bégayes, quelque chose de moche va t'arriver. Et donc, en choisissant d'affronter la peur, tu choisis que 'oui, c'est possible que des gens se moquent de moi', mais tu choisis aussi que leurs réactions potentielles n'auront pas de pouvoir sur toi et sur ce que tu peux faire. Et ça, pour moi, c'est la liberté pure et simple. Ceci étant, mon but n'est pas d'un jour ne plus bégayer du tout".
Un cadeau ou alors un handicap
Dès lors, pour lui, le bégaiement, c'est quoi ? "Pour moi, le bégaiement, cela peut être deux choses très différentes. Soit, c'est un cadeau, comme je le vois maintenant dans le sens où cela m'a appris l'importance de la peur et de ne pas éviter des situations ; cela m'a donc donné beaucoup de force. Mais le bégaiement, c'est aussi l'opposé. Si on n'a pas les moyens de s'en sortir, de gérer ses peurs, alors, ça peut être un vrai handicap".
Si le jeune Franco-Danois a tenu à témoigner, c'est parce que "les personnes bègues qui sont prêtes à le faire restent rares. Or les gens pensent que le bégaiement est juste un handicap physique et je veux leur dire qu'il y a un aspect psychologique beaucoup plus profond et de la souffrance aussi. Je pense que l'on ne s'imagine pas toujours ce que le simple fait d'aller dans un magasin, où l'on peut se moquer de nous, demande comme effort et comme courage. Je crois aussi que si plus de personnes partageaient leur vécu sur leur bégaiement, le monde serait plus compréhensif".
Et quand on lui demande s'il s'est posé des questions sur la cause de son bégaiement, Emil répond sans hésitation : "Je suis plutôt pragmatique avec mon bégaiement. En fait, ça ne m'intéresse pas trop de savoir pourquoi je bégaie. Ce qui m'importe, c'est de savoir comment gérer ce problème à l'avenir".


À travers "Mots pour maux", La Libre a choisi de donner la parole à des personnes affectées par des maladies diverses, tant physiques que mentales, courantes ou rares. Des rencontres qui ont pour objectifs de comprendre leur quotidien, leurs difficultés et espoirs, de partager leur regard sur l'existence. Une manière aussi de rappeler que nul n'est à l'abri de ces accidents de la vie. Cette série est à retrouver un lundi sur deux sur notre site.