Peter Wittoeck, un Belge qui tente de garder le cap climatique à la Cop 27 : "Mieux vaut se cogner la tête contre un mur en tentant quelque chose"
Peter Wittoeck, ingénieur industriel à la tête du Service fédéral climat, se retrouve face à la mission de redresser la barre climatique à la Cop 27.

- Publié le 05-11-2022 à 07h12

"Bonne chance, Peter. Et continue comme ça, hein !" lance Roland Moreau, ex-DG du département Environnement du Service public fédéral.
Une heure plus tôt, Peter Wittoeck, le destinataire de ces encouragements, terminait une réunion de présentation et d'échanges sur les enjeux du sommet climat de Charm el-Cheikh (la Cop 27) devant un parterre de "parties prenantes", comprenez les représentants des syndicats, des ONG, de la Fédération des entreprises de Belgique, de la jeunesse, de diverses administrations ainsi qu'une poignée de journalistes… Un exercice en forme de tradition pour ce haut fonctionnaire discret et polyglotte, qui est sans aucun doute l'un des visages belges les plus reconnus dans l'enceinte des négociations climatiques internationales.
Pionnier du SPF Climat
À la tête du Service fédéral climat depuis sa création en 2001 par Olivier Deleuze, alors secrétaire d'État à l'Énergie et au Développement durable, cet ingénieur industriel en biotechnologie et assainissement de l'environnement a mené l'ensemble de sa carrière dans la fonction publique. "D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été attiré par la nature et la protection de la nature", raconte-t-il entre deux bouchées de sandwich.
Au sortir de ses études, alors que les offres d'emploi dans ce domaine n'étaient pas aussi abondantes qu'aujourd'hui, la perspective de rejoindre une usine de production de sucre en tant que responsable qualité ne le séduit guère. "J'ai eu la chance de pouvoir travailler dans l'environnement au niveau de la province de Flandre orientale d'abord, du Conseil économique et social de la Région flamande ensuite, avant de rejoindre le niveau fédéral comme expert climat." Une fonction qu'il exerce seul à ses débuts, cette préoccupation n'étant encore que très secondaire au sein de l'administration, à quelques rares exceptions.
Vingt ans plus tard, son équipe compte une vingtaine de personnes, toutes expertes dans de multiples domaines très spécifiques qui reflètent l'envergure et la complexité du défi climatique. Une équipe qui, suite à une récente décision du Conseil des ministres, sera d'ailleurs bientôt considérablement renforcée afin de pouvoir faire face à une charge de travail exponentielle. "Cela peut paraître beaucoup, mais en réalité d'autres pays de taille comparable à la Belgique - les Pays-Bas, par exemple - ont un ministère entier consacré aux Affaires économiques et à la Politique climatique", observe Peter Wittoeck.
Donnant l'impression d'être toujours sur le qui-vive et ne cachant pas un tempérament peu enclin à la patience, il insiste sur la nécessité d'aborder les questions climatiques dans un esprit "participatif et inclusif". " On parle d'une transition systémique. Tout le monde est touché, chaque secteur, chaque groupe dans la société est concerné et donc doit être impliqué ou au moins informé. C'est important si l'on veut que ces changements aient lieu de façon correcte et juste. Juste dans leur dimension sociale, mais aussi dans d'autres dimensions", complète-t-il. Il faut donc pouvoir entendre les associations qui s'occupent de la lutte contre la pauvreté, mais aussi les représentants du monde des entreprises, qui rappellent que les politiques climatiques ne doivent pas perdre de vue leur compétitivité dans un contexte mondialisé.
Se mettre dans les chaussures des autres
Cette nécessité d'écouter, de se mettre dans les chaussures de l'autre, doit aussi s'appliquer aux négociations internationales, explique encore Peter Wittoeck. "Il y a des pays qui ont cette tendance à ne regarder que leurs intérêts propres. Ce n'est pas notre approche. Je crois que c'est un avantage car cela nous permet de réfléchir à des compromis. Nous défendons bien sûr les positions belges et européennes, mais on ne réfléchit pas seulement en fonction des intérêts de la Belgique. À mes yeux, c'est contraire à l'esprit multilatéral et cela mène à des confrontations. Si on agit comme ça, on n'est pas à l'écoute des demandes, souvent légitimes, de ceux qui sont de l'autre côté de la table, celles des pays en développement pour un support financier et technique, notamment."
Lors des sommets climat, détaille-t-il encore, son rôle est avant tout d'assurer la coordination de la délégation belge et de porter la position de notre pays sur la scène européenne, jusqu'au moment où les ministres arrivent à la table. "Là, je deviens leur conseiller, qu'ils soient de l'échelon fédéral ou régional."
Certes, les bisbilles communautaro-climatiques belgo-belges, qui ont émaillé les dernières Cop, égratignent l'image de notre pays sur la scène internationale et ne lui facilitent pas la vie, mais celles-ci, à l'entendre, ne sont pas uniquement l'apanage de notre pays. "Je me souviens d'une période où la délégation allemande disait que c'était la position de son ministre de l'Environnement, mais pas celle du ministre de l'Économie", relativise-t-il, tout en concédant que ce genre de dynamique est tout de même particulièrement compliquée en Belgique en raison de la multiplicité des niveaux de pouvoir.
Les Cop sont des Parlements globaux
À la question lancinante de savoir à quoi finalement servent ces grands-messes climatiques, la réponse fuse : "Certaines critiques disent que ce n'est que du bla-bla, ce n'est pas correct. Une Cop, c'est le Parlement des conventions et des traités internationaux. C'est le seul endroit où l'on peut prendre des décisions communes pour établir de nouveaux engagements à l'échelle globale, définir les règles du jeu et les moyens de les mettre en œuvre. C'est à ça que ça sert, et ce n'est pas rien ! Sans accord global pour discuter de la direction dans laquelle on veut aller, personne ne bouge."
Et si le processus est "hyper-lourd" et "avance beaucoup trop lentement", il n'en découle pas moins des décisions qui auront in fine des implications concrètes dans la vie de M. et Mme Tout-le-Monde, ce qui se discute lors des sommets climat influençant inexorablement les politiques prises à l'échelle européenne et nationale.
Un combat constant
Au rang des satisfactions, Peter Wittoeck pointe le rôle joué par notre pays dans la relance du processus après l'échec du sommet de Copenhague en 2009. Lors du sommet de Cancun, l'année suivante, la Belgique occupait le siège de la présidence tournante de l'Union européenne et, "grâce aussi à la bonne volonté des autres parties", a contribué à "débloquer le moteur" alors que les négociations étaient proches du crash, se remémore-t-il.
Les moments de découragement, confie-t-il toutefois, ne sont pas rares. "Cela m'arrive régulièrement, je ne peux pas le nier. C'est conjoncturel. La politique climatique que l'on essaie de construire, c'est un combat constant depuis des décennies contre une opposition qui est également constante. C'est fatigant parce qu'il est tellement évident que l'on doit faire face à cette crise climatique, on ne peut pas l'éviter."
Mais ce gros bosseur réfute pour autant l'idée que "tout est foutu". "Si on est dans cet état d'esprit, ça n'ira pas, même si on peut parfois avoir des raisons de l'être. Être pessimiste dans son coin, ça n'apporte rien. Mieux vaut se cogner la tête contre un mur en tentant quelque chose que de ne rien faire. Même si ça fait mal, au moins, on aura essayé. Donc, voilà, il faut continuer…"
La délégation belge à la Cop 27
comptera une centaine de personnes. Outre les représentants de plusieurs organisations de la société civile (ONG, Feb, syndicats…), des administrations fédérale et régionales, le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD) fera également le déplacement en Égypte, ainsi que la ministre fédérale du Climat Zakia Khattabi (Écolo), son homologue wallon Philippe Henry (Écolo), la ministre des Affaires étrangères Hadja Lahbib (MR) et la ministre fédérale de l'Énergie Tinne Van der Straeten (Groen). Censée représenter notre pays au sein de la délégation européenne, la ministre flamande du Climat Zuhal Demir (N-VA) a finalement renoncé à se rendre en Égypte, invoquant la situation des droits de l'homme dans le pays organisateur. Contrairement aux éditions précédentes, la Belgique ne devrait pas s'illustrer lors de ce sommet par ses habituelles chamailleries sur la répartition des efforts climatiques qui échoient aux entités fédérale et fédérées dans le cadre des objectifs fixés au niveau de l'UE. Cette discussion a été reportée au printemps prochain.
À Bruxelles, les militants pour le climat du collectif Pakman
occuperont la place Schuman pour y organiser de multiples activités durant tout le temps de la Cop 27 et jusqu'au début de la Coupe du monde de football. Un chapiteau accueillera notamment des assemblées citoyennes et des "nuits climatiques" lors desquelles des scientifiques des principales universités francophones du pays proposeront au public des débats sur différents thèmes. Une Pierre de Rosette, à taille réelle, porteuse de messages en lien avec la crise climatique, y sera inaugurée ce dimanche et trônera sur la place jusqu'à la fin du rassemblement avant de se chercher un lieu d'accueil définitif.
