Le télétravail a mis fin aux traditionnels pots du vendredi soir entre collègues
De nombreux Londoniens ne se rendent désormais plus au bureau que du mardi au jeudi. Ce rythme complique les sorties entre collègues, réduit l'activité commerciale dans la capitale et fait craindre pour la productivité des entreprises.

- Publié le 26-03-2024 à 09h20

Il est 17h en ce vendredi de la mi-mars et le Red Lion ne fait pas le plein. Quelques tablées sont occupées, mais l'ambiance est relativement calme, à l'intérieur et à l'extérieur de ce pub situé dans la City, le cœur de l'activité financière de Londres. Même chose deux cents mètres plus loin à la Swan Taverns. Un vrai changement par rapport à l'avant Covid. Sortir entre collègues le vendredi soir faisait en effet partie des habitudes solidement ancrées dans la capitale, et dans de nombreuses villes et villages du pays. La question "Quelqu'un est partant pour une pinte après le travail ?", résonnait ainsi irrémédiablement en début d'après-midi dans les bureaux du pays. À partir de 16h se mettait en place une extraction coordonnée du lieu de travail vers l'un des pubs du quartier. Une tournée de pintes de bière et de verres de vin blanc. Puis deux. Puis cinq. Le tout entrecoupé de paquets de chips au vinaigre.
Ces verres post-bureau se prolongeaient jusqu'à la fermeture des pubs. Sauf pour ceux, souvent celles, assez habiles pour avoir su disparaître discrètement. S'ensuivait une marche digestive pour attraper le dernier métro, le dernier train vers la banlieue, du moins pour ceux capables de tenir sur leurs jambes. Les autres, après avoir vidé leurs tripes sur un bout de trottoir, étaient poussés par leurs collègues dans un taxi. Les plus tenaces se dirigeaient ensuite vers des boîtes de nuit.
Coup dur pour le centre de Londres
Le Covid est passé par là. Et plus précisément l'irruption radicale du télétravail. Pour de nombreux salariés, la semaine au bureau s'étale désormais du mardi au jeudi. "Le vendredi, tout le monde travaille à la maison", indique John, un banquier expérimenté. "Nous ne sommes bien souvent que deux sur la douzaine d'employés de mon département. Si bien que les verres du vendredi soir ont été avancés au jeudi soir." Le déroulé des soirées a changé, mais seulement à la marge : "Si l'on boit trop, personne ne se rendra compte à écran interposé que l'on n'est pas à 100 % ou que l'on travaille en bas de pyjama", assure-t-il, d'expérience.
L'utilisation des stations de métro du centre-ville témoigne de ce changement de rythme. A Liverpool Street, l'une des stations les plus utilisées de la capitale, notamment parce qu'elle accueille de nombreux trains venus de la banlieue est de Londres, le nombre d'utilisateurs du métro avait diminué de 8 % du mardi au jeudi à la mi-mars 2024 par rapport à cinq ans plus tôt, et même de 25 % les lundis et vendredis, selon les statistiques de Transport for London. L'impact est encore plus important à la station Bank, au centre de la City : la réduction est de 20 % du mardi au jeudi, de 42 % le lundi et de 48 % le vendredi.
Cette évolution a eu un impact important sur le centre-ville. Quantité de petits commerces de bouche ont fermé leurs portes. Impossible pour eux d'être rentables ces deux dernières années entre la baisse de leur chiffre d'affaires, une forte inflation, notamment dans les produits alimentaires, des salaires en croissance et des loyers stables. La diminution du nombre de travailleurs dans les locaux de leur entreprise a affecté le secteur immobilier : à la fin 2023, 9,2 % des espaces de bureau londoniens étaient disponibles, selon les consultants de Jones Lang LaSalle, contre 4,1 % à la fin 2019, dernier trimestre complet avant la pandémie.
Un problème pour la productivité ?
"Les entreprises craignent pour leur productivité", assure Paul Swinney, directeur de la recherche au centre de réflexion Centre For Cities. "Dans de nombreuses industries, échanger des idées ou résoudre des problèmes se concrétise bien plus facilement lorsque les gens discutent de manière impromptue ou en face-à-face. Les nouveaux employés et les jeunes diplômés ont également du mal à adopter les us et coutumes de leur entreprise et à engranger des informations pour progresser lorsqu'ils travaillent principalement via ordinateur interposé. Ce manque de productivité ne sera apparent que 6 mois, voire deux ans plus tard."
Pour encourager le retour des employés le vendredi, la mairie a momentanément mis fin au tarif d'heure de pointe du vendredi matin. Soit un gain qui représente l'équivalent d'un montant compris entre 1 et 2,5 euros par trajet, selon le nombre de zones traversées. Un geste certes symbolique mais qui expose l'inquiétude des autorités.
