L'extrême droite chrétienne en guerre ouverte contre le Pape
L'instrumentalisation des religions pour augmenter la popularité augmente en Europe, ce que le Pape condamne.

- Publié le 22-10-2022 à 09h13

La scène avait glacé de nombreux catholiques. Le 18 mai 2019 à Milan, en plein meeting sur la Piazza del Duomo, le ministre de l'Intérieur italien d'alors, Matteo Salvini, brandissait un chapelet, l'embrassait et priait en public la Vierge Marie qui, "j'en suis sûr, clamait-il, nous portera à la victoire". Dès le lendemain, différents éditorialistes catholiques conspuaient ce geste du chef de file de l'extrême droite italienne.
Ses propos, pourtant, n'étaient ni isolés ni inédits. Au sud et à l'est de l'Europe (davantage qu'au nord) plusieurs mouvements de l'extrême droite, de la droite radicale ou du populisme de droite se définissent comme catholiques ou chrétiens. C'est le cas de Matteo Salvini et Giorgia Meloni en Italie, de Viktor Orban en Hongrie, de Marion Maréchal-Le Pen en France, de Santiago Abascal en Espagne…
Cette utilisation du christianisme à des fins politiques n'est, d'ailleurs, pas le seul fait de l'Europe. En Russie, Vladimir Poutine s'appuie sur l'orthodoxie. Au Brésil et aux États-Unis, Jair Bolsonaro et Donald Trump ont fait de même avec les Églises protestantes, alors qu'il existe une "internationale transatlantique que l'on peut qualifier de chrétienne populiste" et qui a désormais ses réseaux, ses médias, ses meetings et ses penseurs, explique l'historienne Blandine Chelini-Pont dans l'ouvrage À la droite du Père (Seuil, 2022).
Une opposition frontale
Tous ces mouvements ont pour dénominateur commun d'utiliser les symboles et le langage chrétiens pour asseoir leur popularité et construire un discours souverainiste et identitaire. Par ce fait, souligne souvent le politologue français Olivier Roy, le christianisme est instrumentalisé comme un marqueur identitaire contre la mondialisation, les immigrés ou l'islam. Et la recette serait porteuse, ajoute le journaliste italien Iacopo Scaramuzzi dans son ouvrage Dieu ? Au fond à droite (Salvator, 2022). "Utiliser des symboles religieux simples et populaires est plutôt un signe destiné à un électorat perdu dans la mondialisation et la crise économique, écrit-il. C'est une réassurance bon marché pour ceux qui ont du mal à vivre" dans la société contemporaine.
Il serait nécessaire d'ajuster ce constat à chacune des personnalités politiques mais, quoi qu'il en soit, cette utilisation de la foi chrétienne à des fins politiques, souverainistes ou identitaires ne cesse d'inquiéter le pape François. Entre ces mouvements souverainistes et le Vatican, l'opposition est d'ailleurs "frontale" et le conflit "ouvert", souligne encore Iacopo Scaramuzzi.
Par lui-même ou par la voix de ses proches, le Pape condamne, en effet, cette instrumentalisation de la foi. Il poursuit également le dialogue avec l'islam, prône l'accueil des réfugiés et invite à ne scléroser ni les racines, ni l'identité, ni la tradition. Les mouvements d'extrême droite, de leur côté, le considèrent ouvertement comme un fossoyeur de la civilisation chrétienne.
Ce conflit entre les "nationalistes chrétiens" et l'institution catholique ne s'éteindra pas de sitôt, prévient Iacopo Scaramuzzi. François est, en effet, conscient que le catholicisme joue son identité à travers un tel conflit : se présentera-t-il comme rempart civilisationnel, ou comme l'annonce du pardon et de l'accueil des plus démunis ?
