Le trafic international du pavot, un business très juteux pour les talibans
Maintenant que les talibans ont pris le pouvoir, le narcotrafic pourrait devenir une monnaie d'échange pour le régime qui a besoin d'aide financière.
- Publié le 23-08-2021 à 09h49
- Mis à jour le 23-08-2021 à 09h50

En ce mardi 17 août, Zabihullah Mujahid, le porte-parole des talibans, lance une opération de séduction en direction de l'opinion publique.
Il donne une conférence de presse à Kaboul et montre son visage aux télévisions du monde entier pour la première fois. Calme, souriant, il met les médias étrangers à l'aise : "Laissez-leur poser des questions", demande-t-il aux journalistes afghans qui le bombardent d'interrogations.
Zabihullah Mujahid tente de rassurer la communauté internationale, en particulier l'Europe. "Nous nous engageons […] à ne plus produire de stupéfiants. À partir de maintenant, plus personne ne sera impliqué dans le trafic de drogue." La promesse est lourde de sens : les pays européens sont le premier débouché de l'héroïne afghane.
De vrais narcotrafiquants
Faut-il le croire ? Cesar Guedes, le représentant de l'Office des Nations unies contre les drogues (ONUDC), en doute : "La production d'opium a grimpé de façon spectaculaire sous l'œil des talibans. Le pays représente 85 % de la production mondiale d'opium." Comme l'héroïne, l'opium est fabriqué à partir du pavot, dont les paysans ont cultivé 6 300 tonnes en 2020, selon l'agence onusienne, en hausse d'environ 70 % sur dix ans.
Les talibans ne sont ni plus ni moins que l'une des plus importantes organisations de narcotrafiquants au monde. Ils sont impliqués dans toutes les étapes, de la production à l'exportation. "Ils taxent les camions qui transportent la drogue pour financer leur effort de guerre. En fonction de la cargaison, l'impôt varie entre 100 000 et 500 000 afghanis (1 200 à 6 000 euros)", nous confiait un chef de tribu du district Hisarak, dans la province orientale du Nangarhar, rencontré il y a deux ans, en ajoutant : "Les talibans contrôlent des laboratoires de transformation du pavot." Le directeur d'une école dans le district voisin d'Achin expliquait alors que "les talibans étaient impliqués dans la transformation et l'exportation de la drogue lorsqu'ils contrôlaient [son] village".
Pour Cesar Guedes, "ces informations restent exactes" même s'il est compliqué de chiffrer le montant des taxes prélevées sur les récoltes et le transport faute de pièces comptables. Selon lui, les talibans sont bien impliqués dans l'exportation de la drogue : "La marchandise à destination de l'Europe transite par le Pakistan puis la mer d'Arabie jusqu'au Mozambique avant de remonter vers le nord."
De 40 à 400 millions par an
Si les talibans sont tant impliqués dans l'industrie des stupéfiants, c'est parce qu'ils en tirent entre 40 et 400 millions de dollars par an, selon les estimations de l'Onu et de divers experts. Une activité entretenue par la guerre : "L'opium est comme une police d'assurance pour les agriculteurs pris dans le conflit. Les récoltes sont légères, faciles à transporter et peuvent être stockées jusqu'à ce que la sécurité soit rétablie. La guerre en gendre le désespoir et rend la culture du pavot attractive pour les paysans pauvres. Les récoltes génèrent des bénéfices pour les seigneurs de guerre qui financent ainsi leur effort de guerre" , pointe un rapport du Sigar, le bureau de l'inspecteur général américain pour la reconstruction en Afghanistan, publié le 17 août.
Monnaie d'échange ?
Maintenant que les talibans ont pris le pouvoir, le narcotrafic pourrait devenir une monnaie d'échange pour le régime qui a besoin d'aide financière. L'administration Biden a, le 18 août, gelé 9,5 milliards de dollars de la Banque centrale afghane placés aux États-Unis. Le Fonds monétaire international a également suspendu deux enveloppes pour un total de 445 millions de dollars le 19 août.
Or les talibans doivent gérer une crise humanitaire. Les combats ont poussé des milliers de civils sur les routes ces dernières semaines. D'après le Programme alimentaire mondial, 14 millions d'Afghans souffrent de malnutrition. "L'Afghanistan sera débarrassé des narcotiques, mais il a besoin de l'assistance étrangère. La communauté internationale devrait nous aider à promouvoir des cultures de substitution. Alors seulement, très bientôt, nous pourrons éradiquer le pavot", a averti Zabihullah Mujahid.
