Une enquête révèle l'existence de "safaris humains", auxquels des Belges auraient participé : "On ne parle pas seulement de quelques psychopathes"
Entre 1992 et 1995, des Occidentaux fortunés auraient payé d'importantes sommes d'argent à l'armée serbo-bosniaque pour tirer sur des civils à Sarajevo pendant la guerre de Bosnie. Une enquête italienne révèle l'existence de ces "safaris humains" auxquels des Belges auraient participé.

- Publié le 15-11-2025 à 20h02

"On est passé de la banalité du mal, le concept d'Hannah Arendt, à l'indifférence du mal. Ces personnes tiraient sur d'autres humains juste pour affirmer leur supériorité", déplore Ezio Gavazzeni, l'écrivain italien dont les recherches sont à la base d'une enquête que vient récemment d'ouvrir le parquet de Milan.
L'hypothèse des procureurs est qu'entre 1992 et 1995, des Italiens, mais pas seulement, auraient payé des membres de l'armée serbo-bosniaque de Radovan Karadzic, condamné pour génocide et crimes contre l'humanité en 2016 par la Cour pénale internationale, pour aller tirer sur des civils sans défense à Sarajevo et dans d'autres villes assiégées pendant la guerre des Balkans.

"J'avais eu connaissance de cette histoire déjà dans les années 90, une information qui m'avait fortement perturbé, mais que je n'avais pas pu vérifier à l'époque, explique Ezio Gavazzeni. Mais en 2022, la sortie du documentaire "Sarajevo Safari" du réalisateur slovène Miran Zupanic m'a prouvé que cette histoire des "snipers" du week-end était vraie. J'ai enquêté pendant un an et demi et j'ai confectionné un dossier rempli de preuves. Mes sources m'ont raconté l'horreur, mais ce fut difficile de les faire parler. La peur les empêchait de s'exprimer parce que les "clients" de ces "safaris humains" sont vraiment nombreux et sont encore pour la plupart vivants."
De riches "touristes snipers"
"La ville frontière de Trieste était le point de rendez-vous. Ensuite de là, ils étaient transportés jusqu'à Belgrade", détaille encore l'écrivain italien. Il y avait beaucoup de milices paramilitaires dans l'ex-Yougoslavie et toutes voulaient gagner de l'argent. Les milices déployaient ces "chasseurs du dimanche" sur les collines autour de Sarajevo ou sur les toits des immeubles. Les personnes qui étaient prises pour cible étaient des hommes, des femmes, des enfants, des personnes âgées, peu importe, c'était juste tuer pour le plaisir de tirer."
Ezio Gavazzeni affirme avoir identifié certains Italiens soupçonnés d'avoir participé à ces crimes. Ces personnes devraient être interrogées par les procureurs dans les semaines à venir. "On ne parle pas seulement de quelques psychopathes, il s'agit de beaucoup, beaucoup de personnes de différentes nationalités qui payaient l'équivalent du prix actuel d'un appartement trois pièces à Milan pour participer à ces "safaris". Des gens riches et puissants, bien insérés dans la société avec d'immenses ressources à disposition", affirme-t-il.
Il semble même qu'un tarif était établi : tuer un enfant coûtait plus cher qu'une femme, les personnes âgées étaient en prime. Tous ces éléments se trouveraient dans le dossier des procureurs italiens.
Des Belges impliqués ?
"Une enquête est ouverte pour crimes aggravés par la cruauté et motif futile, confirme Guido Salvini, un ancien magistrat qui travaille désormais comme avocat.
"Les procureurs italiens ne peuvent poursuivre que les Italiens, mais il n'y a aucune prescription prévue pour ces crimes même si les faits ont été commis à l'étranger. Le Code pénal prévoit une peine de prison à vie. Sur base de la documentation disponible, il y avait aussi des Français, des Allemands, des Belges et d'autres nationalités", confirme Guido Salvini qui refuse de donner plus de détails, mais souligne à deux reprises la présence de Belges dans le dossier.
Tuer pour s'amuser
Difficile de comprendre ce qui pouvait motiver ces personnes. "Au début, j'ai pensé à des motivations politiques et religieuses, des "extrémistes de droite", des chrétiens qui voulaient tuer des musulmans, raconte Ezio Gavazzeni. Mais après avoir analysé leurs profils avec une criminologue, je pense qu'il n'y avait aucune motivation, juste l'envie de ressentir l'adrénaline de tirer sur des humains, car ce ne sont pas quelques snipers en plus qui s'ajoutaient aux tireurs de Karadzic qui pouvaient faire la différence, c'était du pur amusement. Ces snipers étaient amenés à Sarajevo parce que c'était la ville la plus grosse et donc il y avait plus de cibles possibles, mais aussi à Mostar et à Pale."
Impossible de déterminer le nombre de victimes, mais on sait qu'au moins dix mille civils ont été abattus pendant le siège de Sarajevo. "Je ne sais pas combien de personnes ont été tuées par ces touristes tireurs embusqués mais je peux vous dire que c'était un tourisme systématique, observe tristement l'écrivain. Entre 1992 et 1996, un safari de ce genre était organisé chaque week-end. Ces personnes ont payé pour tirer sur d'autres êtres humains, sans motivation et sans punition jusqu'à ce jour."
Des mercenaires du dimanche
Lors du procès contre le général Ratko Mladic en 2007, John Jordan, un ancien pompier américain qui était volontaire dans la ville assiégée, avait pour la première fois parlé de ces touristes snipers.
"J'ai vu plus d'une fois des personnes qui, par leurs habits, leurs armes, ne semblaient pas être des gens du lieu. Ils étaient accompagnés par des sortes de guides locaux et j'ai vu cela à Sarajevo à plusieurs occasions", a-t-il dit face à la Cour pénale internationale. "Il était évident que les personnes guidées par ces hommes qui connaissaient bien le territoire faisaient penser à des tireurs touristiques. Quand un jeune homme se présente avec une arme qui semble plus adaptée à la chasse au sanglier en Forêt-Noire plutôt qu'aux combats dans les Balkans… Quand on voit comment il se comporte, on comprend directement que c'est un novice."
Les procureurs italiens devront maintenant trouver les preuves, plus de trente ans après les faits, pour confondre ces touristes de l'horreur.