Faut-il craindre une explosion de la bulle IA ? "Si ces géants commencent à chuter, ce sera game over"
Les investisseurs s'inquiètent de plus en plus d'une bulle spéculative dans le secteur de l'intelligence artificielle, après des mois d'enthousiasme débordant.

- Publié le 18-11-2025 à 08h09
- Mis à jour le 18-11-2025 à 10h53

Ce sont des questions qui valent des milliards de dollars ; et qui agitent – et divisent – la planète financière depuis des semaines, voire des mois : y a-t-il, en Bourse, une "bulle IA" ? Et si oui, quand risque-t-elle d'exploser ?
Depuis le coup de semonce du "Liberation Day" de Donald Trump, les marchés, en particulier américains, volent de record en record, principalement alimentés par les performances et la hausse en bourse des géants technologiques américains (Nvidia, Amazon, Microsoft, Alphabet, Meta…) et un engouement massif pour l'intelligence artificielle (IA).

Alors que les marchés guettent fébrilement les prochains résultats trimestriels de ces mastodontes – les chiffres de Nvidia seront annoncés mercredi soir −, pas un jour ne se passe sans qu'un expert ne prenne position sur l'existence ou l'absence de bulle. Avec, d'un côté, les (relativement) optimistes ; et, de l'autre, les oiseaux de mauvais augure qui prévoient que "le château de cartes IA pourrait bientôt s'écouler". Alors, bulle ou pas bulle ? Voici les arguments des uns et des autres.

Pas de bulle. On ne peut pas comparer 2000 et 2025 !
"Lorsque l'on s'inquiète d'une bulle potentielle sur fond d'innovation technologique majeure, le parallèle avec la bulle internet vient naturellement à l'esprit", souligne Enguerrand Artaz, gérant à La Financière de l'Échiquier. Mais cet argument est-il pertinent ? Pour de nombreux spécialistes, la situation de 2025 n'est pas comparable avec celle qui prévalait dans les années 2000, soit au moment de l'éclatement de la bulle internet.
À l'époque, une multitude de nouveaux acteurs parvenaient à se financer au simple motif qu'ils allaient digitaliser un segment de marché, mais sans pouvoir encore prouver les résultats de cette stratégie, rappellent les experts d'Easyvest dans une note récente. Une analyse qui s'appuie notamment sur l'avis de Roland Gillet, professeur d'économie financière : "Les entreprises qui tirent les marchés vers le haut aujourd'hui – les "7 Magnifiques" – ne font pas de bénéfices fictifs, rappelle M. Gillet. Au contraire, elles continuent le plus souvent à publier, trimestre après trimestre, des résultats financiers tout à fait exceptionnels. De plus, certaines de ces sociétés sont même parfois engagées dans des programmes de rachat d'actions et paient des dividendes : des comportements signes de bonne santé financière et absents durant la bulle du 'dot-com'".
Pas de bulle. Car les valorisations ne sont pas excessives
L'un des principaux arguments avancés par ceux qui estiment que la situation ne peut être comparée à l'éclatement de la bulle internet est le fait que les valorisations actuelles des entreprises concernées sont moins irrationnelles qu'en 2000. "À l'exception de Palantir (l'un des chouchous de Wall Street jusqu'au début novembre, avant de subir une forte correction, NdlR), qui se paie 130 fois les résultats anticipés à 24 mois, les valorisations du secteur technologique, bien qu'élevées, ne présentent pas autant de cas d'exubérance que lors de la bulle internet ou de la bulle japonaise de 1990. À titre de comparaison, Microsoft traite aujourd'hui à 30 fois les bénéfices attendus à un an, alors que ce ratio dépassait les 60 en 1999", signale Enguerrand Artaz.
"C'est comme acheter une Mercedes plutôt qu'une Dacia : les deux voitures roulent, mais l'une a bien d'autres qualités, donc elle est plus chère."
En écho, Christopher Dembik, Senior Investment Strategy Adviser Pictet Asset Management, considère que la valorisation actuelle des géants technologiques n'est pas excessive, prenant l'exemple de l'action Amazon : "Cette entreprise est une machine à cash. Son chiffre d'affaires était de 638 milliards de dollars en 2024 […]. Elle génère une marge nette de 10,5 %, qui pourrait grimper dans les années à venir à 12 % – ce qui ferait bondir le bénéfice annuel à un niveau stratosphérique de 120 milliards de dollars ! Amazon est peu endetté et a beaucoup de cash – 54 milliards de dollars à fin 2024. Son price-earning ratio (rapport cours/bénéfice) se situe autour de 30. Ce n'est pas excessif. Et, à part quelques exceptions comme Tesla, tous les grands acteurs de l'IA sont dans une situation similaire. Difficile de faire un parallèle avec les bulles précédentes où la rentabilité était faible, voire nulle, et la dette excessive. Ce n'est pas le cas avec l'IA.".
Un argument largement partagé par Roland Gillet dans l'étude que consacre Easyvest à une potentielle bulle IA : "Il y a une récurrence au niveau des cash-flows de ces entreprises qui justifie, pour une large part, leur prix. Et, en plus, elles sont pleines de cash, ce qui les rend d'autant plus solides aux yeux des marchés. Au risque de simplifier les choses, c'est comme acheter une Mercedes plutôt qu'une Dacia : les deux voitures roulent, mais l'une a bien d'autres qualités, donc elle est plus chère".
Corentin Scavée, cofondateur et Head of Wealth Management chez Easyvest, remarque, lui aussi, que "ces niveaux de valorisation (des géants technologiques, NdlR) n'ont rien de nouveau et se maintiennent depuis 5 ans, voire 10 ans dans le cas de Meta, Alphabet et Nvidia. Pour Amazon, ce ratio a même eu tendance à diminuer ces dernières années. Il est dès lors surprenant de parler soudainement d'une nouvelle bulle prête à éclater".
Il y a un risque de bulle. À cause de l'hyper-concentration sur les marchés et la "consanguinité"
C'est l'argument massue qui fait craindre le pire à certains : l'hyper-concentration actuelle sur les marchés. C'est-à-dire le fait que, à de très rares exceptions, la majorité des gains engrangés sur les marchés ces derniers temps émanent de la rentabilité et de la progression de quelques titres, liés pour la plupart au secteur de la technologie. "Le poids du secteur technologique est bien plus important aujourd'hui qu'en 2000. À cette époque, la pondération cumulée des dix plus grandes entreprises du triple secteur 'Technologie, Médias et Télécommunications' représentait 20 % du S & P 500. C'est près du double aujourd'hui (39 %). Et les 10 plus grandes capitalisations américaines représentent 42 % du S & P 500 contre 27 % en 1999. Si bulle il y a sur les marchés, ce serait donc davantage une bulle de concentration que de valorisation", estime Enguerrand Artaz (La Financière de l'Échiquier). Et des interrogations demeurent, selon certains, quant à la capacité des géants de la tech d'absorber les coûts colossaux de la course à l'IA.
De nombreuses valeurs (Nvidia au moment de l'apparition de Deepseek, Meta, Tesla, Palantir…) ont connu des corrections très violentes, leur coûtant parfois plusieurs centaines de milliards de dollars en une seule séance.
À cette hyper-concentration s'ajoutent une certaine interdépendance des acteurs (centres de données, fournisseurs d'IA, consommateurs d'IA) et des pratiques financières, au sein de l'écosystème IA, qui peuvent inquiéter sur une potentielle crise systémique. Exemple : "Nvidia, qui a investi directement dans plusieurs de ses clients, comme OpenAI, Nscale ou CoreWeave, afin de leur permettre… d'acheter des puces Nvidia ! Cette pratique alimente les craintes d'une 'consanguinité' des investissements dans l'IA", note encore Enguerrand Artaz, qui ajoute : "On observe l'apparition de techniques d'ingénierie financière, comme celle ayant permis à Meta de sortir environ 30 milliards de dollars de dette de son bilan […]. Des techniques qui, pour les plus pessimistes, ne sont pas sans rappeler certains précédents d'avant la crise des subprimes".
Il y a un risque de bulle. Car les attentes restent élevées.
Autre motif d'inquiétude qui alimente les arguments des experts les plus pessimistes : les attentes des marchés restent extrêmement élevées par rapport aux géants de la tech, principalement américains. Certains considèrent donc qu'il est légitime de s'interroger sur leurs prévisions de rentabilité qui sont très ambitieuses, voire irréalistes. Et on sait que le marché a tendance à sanctionner davantage les mauvaises nouvelles qu'à valoriser les bonnes. Dans un passé récent, de nombreuses valeurs (Nvidia au moment de l'apparition de Deepseek, Meta, Tesla, Palantir…) ont connu des corrections très violentes, leur coûtant parfois plusieurs centaines de milliards de dollars en une seule séance.
Conclusion. Plutôt une "saine correction" en vue ?
Difficile, évidemment, de trancher la question "bulle ou pas ?" de manière définitive, le marché s'annonçant comme le seul arbitre dans ce domaine. Mais ce qui est sûr, c'est que ce contexte devrait continuer à engendrer une très forte volatilité sur les marchés dans un avenir proche. Et qu'un certain consensus se fait sur une (saine ?) correction possible, à un moment donné, qui pourrait faire baisser de 10 ou 15 % les marchés financiers. À moins que de mauvaises annonces commencent à se multiplier : "Si certains géants de la tech américaine se mettent à chuter, ce sera 'game over' pour les marchés", craint un analyste. Les résultats de Nvidia, mercredi soir, sont donc plus attendus que jamais…