Un dôme (un peu belge) pour protéger l'Europe : "Un missile russe peut atteindre Bruxelles en dix minutes"
À l'instar du dôme de fer israélien, Thales propose de protéger l'Europe de toutes menaces aériennes.

- Publié le 12-03-2026 à 09h22
- Mis à jour le 12-03-2026 à 12h31

Attention, vous êtes observés. Bienvenue à "Radarland" ou plutôt Hengelo, petite ville néerlandaise de l'est des Pays-Bas. Ici, on rentre dans une véritable citadelle, entourée de tours équipées des plus puissants radars au monde. De quoi pouvoir suivre à la trace le moindre vol d'oiseau à des kilomètres à la ronde. C'est sur ce site que le géant français Thales construit, depuis une vingtaine d'années, toute sa gamme de radars, allant du plus petit – transportable sur un sac à dos par un soldat – au plus imposant permettant d'observer des objets jusqu'à 2000 km à l'horizon.
L'astuce de Siemens
Et ce n'est pas un hasard si le groupe a choisi la petite ville néerlandaise, située à quelques kilomètres de la frontière allemande. Le site accueille des activités sensibles depuis… 1922. À l'époque, l'ancêtre de la société allemande Siemens avait décidé d'y créer une filiale néerlandaise pour y fabriquer des systèmes de conduite de tir pour navires. Cette délocalisation de courte distance avait permis à l'entreprise de contourner les restrictions militaires du traité de Versailles touchant les entreprises allemandes.
Un siècle plus tard, le site tourne à nouveau à plein régime, surtout depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie il y a quatre ans. La production de radars de Thales a été multipliée par trois, celle des missiles par huit en trois ans. Le groupe, qui emploie, 85 000 personnes, dont la moitié en France, prévoit d'engager 9 000 personnes cette année après en avoir recruté 8 000 l'année dernière.
Face au dôme US de 175 milliards de dollars
L'entreprise estime désormais avoir la force de frappe suffisante pour proposer son propre dôme de protection "contre tout type de menaces aériennes", à l'instar du célèbre dôme de fer israélien et du projet à 175 milliards de dollars, le "Golden Dome" américain, annoncé par Donald Trump l'année dernière.
Nom de code du bouclier de Thales : SkyDefender. Ce dôme, "entièrement européen"- et qui repose sur des capteurs placés en mer, dans le ciel, au sol et dans l'espace – est déjà présenté comme le plus efficace au monde par ses concepteurs. "Il est le seul à pouvoir détecter des menaces à 5000 km, explique Hervé Dammann, directeur général adjoint chargé des systèmes terrestres et aériens de Thales. C'est essentiel : au plus tôt vous repérez des missiles ennemis, au mieux vous pouvez les neutraliser".
Ce bouclier ambitionne de couvrir toute attaque, allant du drone à bas prix au missile hypersonique filant à plusieurs milliers de kilomètres à l'heure. Le principe est celui d'un système en couches successives. La première étape est de détecter la menace via des radars et satellites. La seconde est d'y répondre rapidement en envoyant des missiles ou des roquettes pour détruire les engins ennemis.
"La machine propose, mais c'est toujours l'être humain qui a le choix final".
Le tout est piloté par un "cerveau centralisé" (SkyView) qui est dopé à l'intelligence artificielle. C'est ce dernier qui détermine, "en quelques secondes", quel type d'arme utiliser pour contrer au mieux la menace et ce, notamment, en tenant compte du coût de l'opération.
Des roquettes fabriquées à Herstal
L'idée étant d'éviter d'envoyer un missile à plus d'un million d'euros contre un drone dont le prix ne dépasse pas, parfois, les quelques centaines d'euros. "La machine propose, mais c'est toujours l'être humain qui a le choix final, insiste M. Dammann. Tout dépend aussi de la cible. Si un drone menace de taper un porte-avions, il est parfois plus judicieux d'envoyer un missile, même très coûteux, pour le neutraliser".

Notons que SkyDefender est en partie belge : le système utilise les roquettes "anti-drones" fabriquées par Thales à Herstal, en région liégeoise. Ces dernières sont reconnues pour être parmi les plus efficaces contre le cauchemar de toute armée moderne, à savoir les attaques d'essaim de drones.
La menace russe, bien réelle
Si le système ne prévoit pas "à ce jour" de drones intercepteurs, ces derniers pourraient être intégrés ultérieurement "à mesure que les menaces évoluent". Ces menaces, Thales – qui compte une bonne partie d'anciens militaires ou de réservistes au sein de son personnel – les connaît bien. "Un missile russe peut atteindre Bruxelles en dix minutes, nous explique un ancien gradé de l'Otan. Un drone mettra trente minutes s'il est lancé depuis un bateau en mer du Nord".
L'ambition est donc de répondre à l'un des points faibles — la défense aérienne – de beaucoup de pays européens, dont la Belgique. "L'Europe a désinvesti pendant des années dans ce domaine, mais elle n'est pas non plus totalement démunie, nuance Hervé Dammann. Notre idée n'est pas de remplacer tout ce qui existe, mais de compléter les briques permettant de construire un véritable dôme. Tous nos composants sont faciles à intégrer et disponibles dès aujourd'hui".
La bataille des dômes européens
Thales n'est pas le premier industriel européen à proposer son dôme. Le projet allemand "European Sky Shield" a ainsi déjà fédéré une vingtaine de pays du Vieux Continent. Mais il y a deux grands absents sur la liste : la France et l'Italie, qui reprochent aux Allemands d'avoir préféré les missiles américains Patriot et l'Arrow 3 israélien aux propres engins (les SAMP/T Mamba) fabriqués par Thales et le consortium européen MBDA. Après l'échec du Scaf, l'avion de combat européen, on se rend de plus en plus compte que l'Europe de la Défense est bien difficile à construire.
Un salon de la Défense à Bruxelles
Thales présentera officiellement son projet SkyDefender ce jeudi lors de la première édition du Bedex — Brussels European Defense Exhibition- qui réunira 150 exposants dans deux palais du Heysel, soit 20 000 mètres carrés. Le Bedex veut "s'adresser à une cible professionnelle et faire découvrir l'industrie de la défense au grand public", détaille Joan Condijts, CEO du groupe Deficom, qui co-organise l'événement. Le salon se déclinera en deux temps : ces jeudi et vendredi sont réservés aux professionnels de la Défense, avec notamment plusieurs conférences sur les enjeux du secteur. Samedi est ouvert au grand public.