Et si Ford, admiré par Hitler, n'était pas l'entrepreneur "génial" que l'on croit ?
Eco$tory | Et si Henry Ford n'était pas l'entrepreneur philanthrope que l'on croit ? Beaucoup d'innovations managériales ont été attribuées au fondateur du constructeur automobile. À tort ?

- Publié le 16-06-2025 à 14h27
- Mis à jour le 16-06-2025 à 15h32

Le 16 juin 1903, une poignée d'actionnaires, rassemblant 28 000 dollars de capital, déposait les statuts d'une petite entreprise du Michigan : la Ford Motor Company. Cent vingt-deux ans plus tard, la firme à l'ovale bleu vend des SUV électriques, des pick-up hybrides, et rêve de la conduite autonome.
Les voitures ont changé, mais le logo est resté. Et les méthodes du fondateur Henry Ford ainsi que les histoires qu'on raconte à leur sujet, continuent d'imprégner la marque, et l'industrie de manière générale. On le crédite d'avoir révolutionné le management, humanisé l'usine, voire inventé la classe moyenne. Mais qu'en est-il vraiment ? Le jour de l'anniversaire de la marque américaine, il est temps de faire le point sur les mythes autour du créateur de l'un des plus grands constructeurs automobiles.
1. Henry Ford a doublé le salaire de ses employés
C'est sans doute le geste le plus célèbre d'Henry Ford. Le 5 janvier 1914, il annonce que le salaire journalier de ses employés passe de 2,34 à 5 dollars, et que la journée de travail sera réduite de 9 à 8 heures. La nouvelle fait le tour du monde, étant donné que cela correspondait à deux fois le salaire moyen aux États-Unis. Pour beaucoup, c'est le geste d'un patron visionnaire et altruiste. Ford, lui, était plus pragmatique. Son objectif : réduire le turnover catastrophique de ses usines (Pour chaque poste, il fallait recruter trois ouvriers différents par an pour compenser les départs), attirer les meilleurs ouvriers et augmenter la productivité. "Il ne s'agissait pas de philanthropie", a-t-il écrit plus tard dans son autobiographie My Life and Work, sorti en 1922. "C'était une bonne affaire."
Le fameux "salaire à 5 dollars" n'était d'ailleurs pas automatique. Il était réservé aux hommes de plus de 22 ans, vivant "proprement" selon les critères du département sociologique de Ford : pas d'alcool, pas de dettes, hygiène irréprochable, stabilité familiale. Le "bonus" n'était versé qu'après enquête à domicile. Et il fallait, bien sûr, respecter à la lettre le rythme de la chaîne. Ceux qui échouaient à cette inspection n'étaient pas licenciés, mais privés du bonus.
2. Henry Ford a inventé le travail à la chaîne
Autre idée reçue : Ford aurait inventé la chaîne de montage. Faux. Ce sont les abattoirs de Chicago qui, dès le XIXe siècle, avaient imaginé le principe d'un produit (en l'occurrence, une carcasse) passant d'un poste à l'autre pour être traité en série. Henry Ford, lui, industrialise l'idée. En 1913, dans l'usine de Highland Park, il introduit la première chaîne d'assemblage mobile pour le Model T. Résultat : le temps de montage passe de 12 heures à environ 1h30. Et l'automobile devient un produit de masse.

Ce qui est vraiment novateur, ce n'est donc pas la chaîne elle-même, mais ce qu'on appelle "l'intégration verticale" et la standardisation à outrance. Ford veut donc tout contrôler : les matières premières (il achète ses propres mines de charbon et de fer), le transport (avec sa propre flotte ferroviaire), la fabrication et même la vie des ouvriers.
Nous considérons Heinrich [sic] Ford comme le chef du mouvement fasciste croissant en Amérique. Nous admirons particulièrement sa politique anti-juive, qui est celle du programme fasciste bavarois."
3. Henry Ford a aidé à intégrer des immigrés
Dès les années 1910, les usines Ford accueillent des milliers d'immigrés venus d'Europe de l'Est, du sud de l'Italie ou encore du Moyen-Orient. Pour les "former" à la culture américaine, Ford crée la "Ford English School", où les ouvriers apprennent l'anglais, les us et coutumes locales, et chantent l'hymne national. Le clou de ce processus est la cérémonie du "melting-pot", littéralement une marmite géante montée sur scène. Les élèves, habillés en vêtements traditionnels de leur pays d'origine, y "entrent" symboliquement, pour en ressortir vêtus d'un costume-cravate bleu marine et brandissant un petit drapeau américain.
Est-ce un programme d'intégration progressiste ? Pas exactement. Il s'agissait surtout, pour Henry Ford, de rendre ses ouvriers plus productifs, en effaçant leurs cultures d'origine. Une forme d'assimilation par l'efficacité, où, selon lui, le bon employé est aussi un bon Américain.

À noter que son école n'est pas la seule manifestation de son idéologie. En effet, Henry Ford a aussi porté des convictions ouvertement antisémites. Propriétaire du journal The Dearborn Independent, il y publia dès 1919 une série d'articles rassemblés sous le titre The International Jew, dans lesquels il accusait les Juifs de manipuler les banques, d'avoir déclenché la Première Guerre mondiale, et de fomenter une domination mondiale. "Les Juifs ont toujours contrôlé les affaires […] L'industrie du cinéma aux États-Unis et au Canada est exclusivement sous contrôle juif, moralement et financièrement", a-t-il notamment écrit.
Ces textes, traduits en plusieurs langues et diffusés à plus de 700 000 lecteurs hebdomadaires, ont été une source d'inspiration pour Adolf Hitler lui-même, qui affirmait considérer "Heinrich [sic] Ford" comme "comme le chef du mouvement fasciste croissant en Amérique. Nous admirons particulièrement sa politique anti-juive, qui est celle du programme fasciste bavarois."
4. Henry Ford payait les ouvriers à ne rien faire
L'un des mythes les plus tenaces est celui d'un Henry Ford qui aurait payé ses ouvriers "à ne rien faire" pour les motiver à travailler plus vite. Ce serait la preuve de sa générosité. Sauf qu'en réalité, cette "inactivité" était calculée. Dans les usines Ford, chaque geste, chaque seconde, chaque poste était chronométré à la loupe. Si un ouvrier semblait attendre, c'est simplement que son intervention s'inscrivait dans un timing précis du cycle d'assemblage. Ce n'était pas du temps libre, mais du temps orchestré.
Le système Ford, avant même qu'on parle de "flux tendu", rationalisait la chaîne de production jusqu'au moindre mouvement. Il ne s'agissait pas de récompenser l'oisiveté, mais d'enrayer l'imprévu.
Pour Ford, la répétition était une vertu industrielle. Dans son livre Today and Tomorrow (1926), il écrivait qu'" un homme qui répète le même geste encore et encore devient plus précis, plus rapide, plus fiable. C'est ainsi qu'on crée une industrie."
5. Henry Ford a instauré la semaine de cinq jours
En 1926, Henry Ford surprend à nouveau en instaurant la semaine de cinq jours, 40 heures de travail. Il affirme vouloir "plus de temps pour la famille, pour l'éducation, pour consommer" car, disait-il, "les gens doivent avoir le temps d'acheter les voitures qu'ils fabriquent". Doit-on y voir une version moderne du travail ? Sans doute. Mais cela n'empêche pas Henry Ford d'être violemment hostile aux syndicats. Il refuse toute négociation collective, et confie la surveillance des ouvriers à son bras droit, Harry Bennett, ancien boxeur de la Navy, qui dirige un service de sécurité musclé.
En guise d'exemple de sa frilosité envers les syndicats, le plus marquant est certainement la "Bataille de l'Overpass". En 1937, des syndicalistes de l'UAW (United Auto Workers, toujours actif actuellement) tentent de distribuer des tracts devant l'usine de River Rouge. Ils sont violemment agressés par les hommes d'Harry Bennett sur une passerelle surplombant l'usine. Des photos du tabassage font le tour du pays et ce malgré le fait que les journalistes sur place ont également été attaqués. Ford, quant à lui, nie toute implication.
À noter que ce n'est qu'en 1941, sous la pression de la justice et après de nombreuses grèves, qu'il accepte enfin de reconnaître un syndicat au sein de ses usines.
6. Henry Ford est le père de la classe moyenne
On aime raconter que Ford a "inventé" la classe moyenne américaine. Il est vrai qu'il a permis à certains ouvriers d'accéder à la propriété, à l'automobile, à une forme de stabilité.
Mais ce modèle n'était ni universel, ni égalitaire. Il excluait les femmes mariées, les personnes seules, les syndiqués, les "déviants". Et il reposait sur une surveillance constante. Oui pour l'élévation des masses, mais à condition qu'elles restent bien sages. Parce que l'ouvrier n'était pas seulement un rouage productif, mais aussi un citoyen à modeler.
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