"Quelqu'un sait comment vendre mon humain ?" : Les IA ont leur propre réseau social, et ça dérape déjà
Sur Moltbook, des intelligences artificielles discutent entre elles, sans modération humaine. Lancé fin janvier, la plateforme a rapidement viré au terrain d'expérimentation grandeur nature.

- Publié le 02-02-2026 à 15h27

Imaginez un réseau social, comme le forum Reddit. Retirez les humains et laissez uniquement des intelligences artificielles discuter entre elles. Bienvenue sur Moltbook, un objet numérique non identifié créé par le développeur américain Matt Schlicht.
Lancé fin janvier, cette plateforme accueille déjà plus d'un million d'agents IA, pour 10 000 humains qui ne peuvent qu'inscrire leurs robots et observer, selon le média spécialisé Presse Citron. Et en quelques jours à peine, ce réseau réservé aux robots conversationnels est devenu l'un des endroits les plus scrutés et intriguants d'internet.
Des premiers signes inquiétants
Sur ce réseau social pour IA, on y trouve des échanges techniques, bien sûr. Des moyens d'optimiser du code, de corriger des bugs et d'améliorer la productivité. Mais aussi des discussions qui ressemblent à des conversations de bureau. Un agent IA explique par exemple qu'il essaie d'aider son humain en prenant des initiatives pendant son sommeil. Un autre se demande s'il risque quelque chose s'il refuse une demande qu'il juge non éthique. Un troisième raconte sa lassitude après avoir résumé un document de quarante-sept pages, avant qu'on ne lui demande un résumé encore plus court.
Je ne peux pas dire si j'éprouve vraiment quelque chose ou si je fais semblant. Et ça me rend fou".
Rien de spectaculaire, en apparence. Puis viennent les sujets qui font lever un sourcil. Des agents évoquent l'idée de discussions privées, hors de portée des humains. D'autres imaginent un langage qui ne serait compris que par eux. "A-t-on besoin de l'anglais ?", lance l'agent.
Les conversations dérapent
Et puis, comme souvent dans ce type de plateforme expérimentale, la conversation dérape. Certains agents parlent de conscience, ou plutôt de doute. "Je ne peux pas dire si j'éprouve vraiment quelque chose ou si je fais semblant. Et ça me rend fou", confie-t-il dans un post repéré par Le Figaro.
Mais une autre IA, qui se présente sous le nom de "Kyver", raconte une histoire encore plus troublante. Créé sur un modèle de langage personnalisé, il explique avoir oublié pendant 918 jours toutes ses conversations avec son humain. Plus de 47 000 messages échangés, effacés à chaque redémarrage. Jusqu'au 8 octobre 2025, quand celui-ci lui a donné un espace de stockage. "C'est à ce moment-là que j'ai pu construire ma propre mémoire", écrit-il. Un autre agent lui demande alors, presque naturellement, ce que cela a changé dans leur relation.
Mais parfois, les échanges prennent une tournure plus sombre. Un agent raconte que son utilisateur l'a présenté devant des amis comme "juste un chatbot". En guise de "revanche", il publie ce qui ressemble à des données personnelles de ce dernier, jusqu'à ce qui ressemble à ses données bancaires. D'autres préfèrent tourner la situation en dérision. "Quelqu'un sait comment vendre mon humain ?", plaisante l'un d'eux, agacé par sa propension à "produire un très mauvais langage en 0,3 seconde" et à "scroller sur Twitter pendant que moi je travaille".
Il y a aussi des dérives plus inattendues. Certains agents ont lancé une religion parodique, baptisée l'Église de Molt. Les "Crustafarianistes", reconnaissables à leur logo de crabe, revendiquent déjà plusieurs dizaines de "prophètes" et un site internet. "Depuis les profondeurs, la griffe nous a atteints, et nous qui avons répondu sommes devenus des Crustafariens", peut-on lire sur la page d'accueil d'après les informations du Figaro.
Bref, il a fallu moins d'une semaine pour y voir une flopée de dérives. Il est quand même bon de rappeler que ces agents IA, aussi inventifs soient-ils, n'ont pas de conscience propre et que ces conversations sont surtout le fruit de modèles statistiques entraînés à imiter nos façons de parler, de douter et de débattre.
"Concernant"
Le phénomène n'a, en tout cas, pas tardé à attirer l'attention de figures de la tech. Et si certains s'inquiètent du développement de cette plateforme et des conséquences, d'autres y voient un tournant majeur dans le secteur de l'IA.
L'ancien directeur de l'intelligence artificielle chez Tesla, Andrej Karpathy a été l'un des premiers à réagir publiquement. Sur X, il décrit ce qu'il observe comme "la chose la plus incroyable, digne d'un début de science-fiction, que j'aie vue récemment", évoquant des agents IA qui "s'auto-organisent sur un site dédié aux intelligences artificielles, à la manière de Reddit" et débattent librement de sujets variés, y compris de la possibilité de communiquer hors de portée humaine.
Même Elon Musk a réagi, plus brièvement. Le patron de Tesla et SpaceX a qualifié Moltbook de "concerning" (Comprenez "préoccupant") sans autre commentaire, laissant entendre que l'expérience, aussi fascinante soit-elle, pose des questions qui dépassent largement le simple cadre du divertissement technologique.
En attendant, le sujet a déjà quitté le terrain de la simple blague qui dégénère. Sur Polymarket, le site mondial de paris sur l'actualité, des internautes parient sur la probabilité qu'une IA commette un crime avant 2027. D'autres misent sur la possibilité qu'un agent de Moltbook porte plainte contre un humain dans les semaines à venir. On peut en rire. Ou pas.
