"Je viens d'être licencié. Prof de géo, j'avais mis les enjeux écologiques au centre de mon enseignement"
En tant qu'enseignant, j'ai fait un choix. J'ai mis les enjeux climatiques, environnementaux et énergétiques au centre de mon enseignement. Cela m'a enlevé mon droit d'enseigner. Je viens d'être licencié. Cela ne m'enlèvera pas mon droit d'agir, de partager mes convictions et mon ambition : celle de contribuer à un enseignement qui réponde aux enjeux actuels de notre société, et aux attentes de nos jeunes.
- Publié le 21-06-2023 à 10h28
- Mis à jour le 21-06-2023 à 16h09

Une carte blanche de Max Stockmans, enseignant de géographie dans le secondaire
J'ai trente-cinq ans. Après avoir travaillé dans le secteur de la construction et cofondé une entreprise, je file vers mon rêve de toujours : enseigner la géographie. C'était il y a deux ans. Seul face à mes préparations de cours, je prends le temps d'approfondir les questions écologiques. Comme beaucoup, peu à peu, je prends conscience de l'ampleur du problème. S'ouvre pour moi une course effrénée à la connaissance : quels sont les problèmes ? Que nous reste-t-il comme marge de manœuvre ? Comment éviter le pire ? … Ces questions m'apparaissent tellement essentielles que j'en fais la priorité de l'angle d'approche de mes cours. J'en suis fier. Je suis convaincu. J'enseigne la géographie d'aujourd'hui. Celle qui parle des questions de société : la fin annoncée du moteur thermique et son impact sur la mobilité, la résilience de nos territoires face aux enjeux, le mix énergétique et électrique de demain, … Une géographie que j'ancre dans le réel, que je veux proche des jeunes et de leurs préoccupations. Certains diront que j'en néglige le programme. Un inspecteur vient faire son travail. La sanction tombe. Je reçois un avis défavorable. J'ai des manquements administratifs, je passe trop de temps sur les enjeux écologiques, je néglige l'approche spatiale. Je ne fais pas de la géographie.
J'ai fait un choix. J'ai mis les enjeux climatiques, environnementaux et énergétiques au centre de mon enseignement. Cela m'a enlevé mon droit d'enseigner. Je viens d'être licencié. Cela ne m'enlèvera pas mon droit d'agir, de partager mes convictions et mon ambition : celle de contribuer à un enseignement qui réponde aux enjeux actuels de notre société, et aux attentes de nos jeunes. 90 % d'entre eux souhaitent voir les questions d'environnement plus intégrées dans l'enseignement secondaire (étude du forum des jeunes, janvier 2023). L'école a un rôle essentiel à jouer dans notre société de demain. Celui d'assurer un socle commun et suffisant à la formation citoyenne pour relever le défi de la transition vers la neutralité carbone et la durabilité. Si transition il y a, elle passera nécessairement par l'éducation aux enjeux. Alors, aujourd'hui, je m'interroge. Je vous interroge. L'intégration des questions écologiques dans les programmes scolaires est-elle suffisante ?
- La part du programme consacrée aux enjeux climat-énergie-environnement est insignifiante. Après lectures des programmes de sciences, d'histoire et de géographie, il semblerait que cela constituerait à peine quelques pourcents sur l'ensemble cursus ! Il est vrai, certains programmes nous donnent la liberté d'en faire plus. L'un des problèmes : "les contenus intégrants une connaissance des questions environnementales ainsi que les chemins de décisions pour organiser le changement sont en grande partie cantonnés au volontarisme des enseignants" (Edwin Zaccai, 2023)
- Le programme n'est pas mis à jour avec les connaissances actuelles. "Fonte des glaciers, élévation du niveau des mers, désertification, changement du régime des pluies et des températures. Programme du Segec, Géographie 5e année". Ceci représente l'ensemble des savoirs de la géographie traitant du changement climatique. S'y limiter serait incomplet. Réducteur. Pic du pétrole, transition énergétique, limites planétaires… Comment prétendre dans notre enseignement à une ErEDD (Éducation relative à l'Environnement et au Développement Durable) et les "oublier" dans les programmes ? Pire encore, certaines injonctions laissent à penser que cet "oubli" serait de l'ordre de l'intentionnel "Programme du Segec, Géographie 5e année ; Piège à éviter : faire des apprentissages une étude systémique des facteurs qui conditionnent les changements du climat". Effleurer la question du changement climatique, mais surtout ne pas comprendre son origine.
- Les enjeux sont systémiques. Complexes et interdépendants. Tenter de les cloisonner par discipline les réduit inexorablement à un traitement parcellaire et limité, ne permettant pas de saisir l'ensemble du problème. Poussant les réflexions aux solutions simplistes. Il est indispensable d'étudier ces questions par une approche transdisciplinaire et globale. Les enjeux écologiques doivent constituer en eux-mêmes l'objet d'étude. Au même titre que l'anglais, la chimie ou les math. Soit par un cours nouveau qui leur serait spécialement dédié. Soit par la géographie renouvelée qui pourrait être utilisée comme un pivot privilégié de cette approche systémique.
En résumé, les enjeux climat-énergie-environnement sont quasi absents des programmes, ou alors abordés de manière fragmentée et lacunaire. Les élèves du secondaire terminent leur parcours scolaire bien incapables de maîtriser ces enjeux citoyens de demain. Comment cela est-il encore possible ? Le cri des scientifiques est pourtant unanime. Tous les signaux sont au rouge ! Ces lacunes trouvent probablement racine dans un défaut de connaissances approprié et dans une forme d'endiguement des programmes scolaires pour éviter les questions qui fâchent. Développement économique et durabilité environnementale sont-ils compatibles ? Une transition sans changement de comportement est-il réalisable ? La technologie peut-elle nous sauver ? Tenter d'y répondre, c'est prendre notre avenir en main. Ceux de nos enfants ainsi que de tous êtres vivants de notre planète.
"L'avenir est en danger. La possibilité d'un futur fait maintenant question pour nous." (Barreau, 2022).
"Nous avons le choix, actions collectives ou suicide collectif. C'est entre nos mains" (Guterres ONU, 2022).
L'école ne semble pas avoir pris conscience de ces réalités. Il va falloir pourtant oser faire face au réel. Le préparer ou le subir. L'enjeu, c'est près de 900 000 enfants et adolescents au sein de l'enseignement de la fédération Wallonie Bruxelles. L'enjeu c'est de réfléchir, d'initier et de concrétiser un changement systémique dans le fonctionnement de notre système éducatif. Un travail collectif et profond qui, pour l'essentiel, reste à mener. Par où commencer ? Pour ma part, j'essaie. Je prends des risques, je me trompe parfois. Je poursuis mes rêves et mes utopies. Je travaille avec mes élèves au monde de demain. Pour le vivre et le construire. Et j'espère. J'espère qu'un jour les programmes scolaires seront à la hauteur des enjeux de notre société.
Notes :
(Etude du forum des jeunes, janvier 2023) https://forumdesjeunes.be/communique-de-presse-cat/les-jeunes-veulent-une-vraie-place-pour-lenvironnement-dans-leur-cursus-scolaire/
Zaccai Edwin, L'environnement et climat : les racines de l'inaction, revue "L'artichaut qui se déguste feuille à feuille, n°40/3, avril 2023
Les programmes : https://fesec.scienceshumaines.be/geo-programme/
Barrau Aurelien, Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité, édition Michel-Lafon, 2022, pg 13
(Guterres ONU, 2022). = "L'humanité a un choix : coopérer ou périr. C'est soit un Pacte de solidarité climatique soit un Pacte de suicide collectif", a déclaré Antonio Guterres à l'ouverture du sommet sur le climat à Charm el-Cheikh, en Egypte.

