A toi, qui entends tous ces "experts" qui ne cessent de discourir sur ton intégration

Toi, qui entends depuis des mois, des semaines, et surtout depuis quelques jours des tas de commentaires et d'analyses sur cette ville, ta ville, ton quartier, devenus l'objet de l'opprobre du monde entier.

Contribution externe
A toi, qui entends tous ces "experts" qui ne cessent de discourir sur ton intégration
©JC Guillaume

Une opinion de Jean-Pierre Corongiu, professeur de religion catholique et ancien bénévole à la maison des jeunes "Le Local", à Saint-Gilles (1).
A toi mon frère, 
A toi, qui venais tous les jours à l'école des devoirs. A toi, qui entends tous ces "experts" qui ne cessent de discourir sur ton intégration. A toi,…A toi, qui es né à Bruxelles, à Saint-Gilles ou ailleurs, qui y as grandi, joué, étudié, flâné, qui connais les moindres recoins de ton quartier. Toi, qui entends depuis des mois, des semaines, et surtout depuis quelques jours des tas de commentaires et d'analyses sur cette ville, ta ville, ton quartier, devenus l'objet de l'opprobre du monde entier. Toi, qui lis et entends sans arrêt des "experts" - philosophes, sociologues, politologues, criminologues - qui ne cessent de discourir sur ce qu'on n'a pas fait, sur ce qu'on a mal fait, sur ce qu'on aurait dû faire, sur ce que l'on pourrait, devrait faire, sur les causes et les raisons, sur ce qui changera demain. Sur ton intégration, assimilation, inculturation. Mais que tu n'as jamais vu, ni dans ton école ni dans ton quartier. Pas plus que les hordes de journalistes qui se pressent du monde entier et qui avant l'horreur n'avaient jamais entendu parler du nom de ta commune.

Tous ces gens qui te disent un jour de descendre dans la rue pour protester contre la barbarie et le lendemain de te terrer chez toi, de cesser de t'apitoyer sur les conditions de vie dans ton quartier, de reconnaître la chance que tu as eue de naître ici, d'arrêter avec ces indignations sur le Moyen-Orient.

A toi, qui me disais ta peur et ton angoisse d'entendre certains discours radicaux qui te révoltaient mais se répandaient. Qu'il y avait désormais plus de filles voilées dans le quartier qu'à Rabat ou Alger, et que tu préférais les filles sans voile, les cheveux au vent. Que tu étais amoureux de Mathilde, mais que tu savais que ce serait impossible.

A toi, qui, désormais seras montré du doigt, dont on s'écartera, dont on aura peur, que l'on voudra renvoyer dans un pays d'où tu n'es jamais venu et où il te serait impossible de vivre. Que l'on accusera de pensées qui n'ont jamais été les tiennes. Toi, qui sais le prix des libertés quand au pays des ancêtres elles sont bafouées tous les jours. Toi, qui entends liberté, fraternité, égalité mais qui vois que ce ne sont que des mots qui cachent le contraire.

Toi, que j'ai vu pleurer quand ton grand-père est décédé asphyxié par la silicose. Toi, qui as fait ton possible pour t'accrocher à l'école - et qui y es finalement parvenu -, toi, qui venais tous les jours à l'école des devoirs de la maison de quartier, avec qui j'ai fait des dizaines de parties de tennis de table, du moins jusqu'au moment de sa fermeture faute de financement… (1).

Toi, qui m'as invité chez toi, dans ce petit appartement qui grouillait de monde et résonnait de rires et de chants, pour l'Aïd ou la fête de rupture du Ramadan. Toi, qui voulais savoir ce que je faisais à Noël ou à Pâques…

Je sais que tu partages l'immense souffrance de ceux qui ont été meurtris. Et je sais ta détresse face à l'impuissance et à l'humiliation de tes croyances. Face à la peste noire qui gronde et monte inexorablement, cette couleur de la mort et de la souffrance arborée fièrement sur les bannières de ceux qui tuent, qui condamnent, qui divisent, qui répandent la haine et le rejet.

Garde la foi, garde l'espérance, mon frère, car après une longue nuit de peur, de sang et de malheurs, c'est peut-être de là que poindra la lumière.

(1) A animé cette maison des jeune à Saint-Gilles pendant trois ans. La maison a dû cesser ses activités faute de financement suffisant, les dons ne parvenant plus à assurer les charges.

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