"Certaines influenceuses très célèbres, comme Kim Kardashian, sont des icônes, au sens religieux du terme"
Ce mercredi, sort en salles "Diamant brut", premier film de la Française Agathe Riedinger. Ou le formidable portrait d'une influenceuse pleine de rêves et de désillusions campée par la jeune Malou Khebizi.

- Publié le 05-03-2025 à 13h54
- Mis à jour le 05-03-2025 à 14h45

Vendredi soir, Diamant brut*** était doublement nommé aux César, pour le meilleur premier film et pour la révélation féminine, en la personne de Malou Khebizi, épatante dans son premier rôle à l'écran. Dans le premier long métrage d'Agathe Riedinger, la jeune femme de 19 ans incarne Liane, une influenceuse de Fréjus, qui se prend à rêver de télé-réalité.
Dévoilé en compétition du 77e Festival de Cannes, ce magnifique portrait d'une jeune femme d'aujourd'hui sort ce mercredi au cinéma. Nous avions rencontré sa réalisatrice en janvier dernier à Paris.
Ce personnage de Liane était déjà au cœur de votre court métrage "J'attends Jupiter" en 2018. Ce thème des influenceuses, de la télé-réalité vous accompagne depuis longtemps…
Je regarde de la télé-réalité depuis toujours. J'en regarde même encore tous les jours quand je peux. J'ai toujours été sidérée par la violence avec laquelle ces programmes sont fabriqués, par la violence que cela véhicule, en termes de mépris de classe, de culture du viol, d'hyper-sexualisation de la femme pour créer du divertissement… Ce sont des valeurs très violentes, que l'on retrouve sur les réseaux sociaux et qui ont été ignorées jusqu'à il y a peu, au nom du fait que c'était du divertissement, de la télé-poubelle, que c'est débilitant… Je ne comprenais pas pourquoi personne ne parlait de ça. À côté de ce regard critique sur la télé-réalité, il a une vraie fascination, presque une admiration pour ces candidates, pour leur manière de se présenter au monde avec leur féminité exacerbée. Je voyais cela comme un cri pour se faire voir. Et je m'interrogeais : finalement, leur corps les libère-t-elles les émancipe-t-elles ? Car on les regarde, elles ont la parole, elles occupent l'espace avec leur corps… Ou, au contraire, sont-elles le fruit d'injonctions patriarcales particulièrement féroces exigées dans ces milieux, et plus globalement dans la société encore aujourd'hui ? C'est paradoxal. Et puis j'avais envie de rendre hommage à ces candidates et ces candidates, qui sont quasiment tout le temps décriés, dénigrés…
Quand je disais que je voulais faire un film de cinéma sur la télé-réalité, on regardait le sujet avec un peu de mépris de classe…
Avez-vous rencontré beaucoup de ces candidats de télé-réalité ?
Pendant l'écriture, j'ai parlé avec quelques candidats, mais de manière assez succincte. Ce sont des gens sur lesquels on a beaucoup tapé, qu'on a systématiquement moqués, mal jugés… Il y avait donc de la méfiance de leur part. De la même manière qu'il y avait de la méfiance au début du projet d'écriture. Quand je disais que je voulais faire un film de cinéma sur la télé-réalité, on regardait le sujet avec un peu de mépris de classe… Par la suite, pendant la promo du film, on a organisé des projections uniquement avec des candidats de télé-réalité et des influenceurs. C'étaient des moments très importants pour moi, pour l'équipe du film. C'était très fort. Ils étaient très émus qu'on leur donne la parole, qu'on les représente enfin avec dignité, avec empathie, avec un regard de tendresse.

Comment avez-vous conçu la photographie du film, très travaillée, pour décrire ce monde à l'écran ?
Dès l'écriture et durant la préparation du film, avec l'équipe, en particulier avec mon chef opérateur Noé Bach, j'avais préparé un moodboard de références, qui mélangeait des tutos sur TikTok, des vidéos Instagram et Snapchat, mais aussi des tableaux de la Renaissance, des tableaux religieux, des photos de mode, des films… C'était vraiment les icônes de la Renaissance et les icônes d'aujourd'hui. Il y avait une volonté aussi de travailler autour de la couleur, de la lumière, de la brillance. On a cherché à rendre beau ce qu'on va spontanément juger de mauvais goût et à célébrer l'imperfection. On voulait montrer de la noblesse du rêve de Liane, en jouant sur ces codes entre le classicisme et la culture populaire.
La télé-réalité et les réseaux sociaux jouent notamment sur l'hypersexualisation du corps féminin. Y voyez-vous une forme d'aliénation ?
Liane a baigné dans cette culture, dans cette mythologie. Elle subit inconsciemment des injonctions. Elle cherche bien sûr à entrer dans des codes. Mais ce n'est pas tant les codes des réseaux sociaux ou de la télé-réalité que les codes de la perfection. Elle est biberonnée par ces programmes qui parlent sans cesse de la perfection. Où l'on entend souvent : "Toi, tu es une vraie femme." "Elle, ce n'est pas une vraie femme." Il y a une définition de l'authenticité de ce qu'est une vraie femme comme étant un être parfait. C'est lié au physique, mais aussi à la manière d'incarner la femme, la femme forte, la femme qui se fait désirer… Et le vrai homme, c'est celui qui va séduire. Ce sont des archétypes très réactionnaires, archaïques. Et en même temps, il y a aussi un vrai souffle. Il y a aussi une parole féministe, tout à fait légitime, dans la bouche de ces candidates. Ce qui est intéressant, c'est justement ce rapport aux codes et à l'imitation. Ce n'est pas tant de l'imitation que de l'adoration envers des icônes, comme une Kim Kardashian ou une Nabila. Ces influenceurs très célèbres sont des icônes au sens religieux du terme.
On voulait construire un personnage qui veut convoquer le désir, mais qui ne séduit pas.

"Diamant brut" ausculte sans cesse le corps de Liane. Un corps moqué, méprisé, mais aussi désiré par les hommes. Comment avez-vous travaillé avec votre jeune comédienne Malou Khebizi pour construire ce corps ?
Déjà, en lui expliquant les moindres recoins de psychologie du personnage, en détricotant avec elle pourquoi Liane agissait comme ceci ou comme ça. Pourquoi a-t-elle de si gros sourcils ? Malou ne voyait pas l'intérêt… Mais je lui expliquais que c'étaient des cornes, que Liane était un bélier, qu'elle était dans un rapport de défiance avec l'autre. Et Malou comprenait. Il n'y a rien de gratuit dans son apparence, dans sa manière de parler… Liane a fabriqué ce personnage. Elle est pleine d'artifices qui prouvent qu'elle est vachement authentique et vachement fragile. Et puis on a travaillé un personnage qui n'est pas dans la séduction. Liane est dans un rapport de désir uniquement. Elle veut plaire, mais elle ne veut pas séduire et elle ne sait pas séduire. Elle ne se laisse pas séduire non plus. Avec Malou, on a travaillé, par exemple, à défaire tous les gestes inconscients de séduction que peut avoir une fille : croiser les jambes, se toucher les cheveux, pencher la tête… On a aussi beaucoup travaillé la démarche de Liane, pour qu'elle soit très ancrée dans le sol, que ce ne soit pas une démarche aérienne alors qu'elle porte de très hauts talons… On travaillait beaucoup sur l'idée de la guerrière qui va au combat, de l'animal puissant. Liane était un taureau, un gorille… Il y avait un côté très jubilatoire, pour Malou, pour moi, pour l'équipe, de casser les codes… C'est un personnage très brut, éloigné de toute forme de politesse.
Comment avez-vous découvert Malou Khebizi ?
Elle n'est pas du tout influenceuse. Je voulais une actrice non professionnelle pour incarner Liane, qui n'avait jamais joué, qui ne soit pas un visage connu, parce que je voulais être cohérente avec l'histoire. Je voulais aussi être honnête avec la géographie de l'histoire ; il fallait donc qu'elle soit du Sud. On a fait un long casting sauvage. J'ai rencontré Malou très tôt. Elle était serveuse dans un resto. Elle avait fait un peu d'impro, mais elle avait répondu à l'annonce un peu comme ça… Je l'ai vue plusieurs fois, avant de lui proposer le rôle huit mois plus tard. Comme elle a le même âge que Liane, je voulais m'assurer qu'elle avait assez de distance émotionnelle et intellectuelle avec l'histoire et la violence des thèmes abordés. J'avais besoin de m'assurer, aussi, qu'elle était assez solide pour faire l'expérience, éprouvante, d'un tournage. Malou est très intelligence ; elle a très bien compris les enjeux. L'autre enjeu, c'était qu'elle est très différente physiquement de Liane. Il fallait qu'elle se débarrasse de ses propres codes de beauté, de son image pour se glisser dans ce personnage, très particulier physiquement…
Dans le film, Liane prie, a un vrai rapport à la foi… Pourquoi ?
Il y a plusieurs raisons. Ça apporte de la vulnérabilité et de la fragilité au personnage. C'est quelque chose que je vois beaucoup dans la télé-réalité. Les candidats parlent beaucoup de Dieu, font beaucoup de choses au nom de Dieu. Pour moi, cela prouve justement qu'ils sont fragiles, qu'ils ont un grand manque de confiance et de considération. À côté de ça, Liane a un rêve. Elle s'inscrit dans quelque chose de plus grand, dans une quête d'élévation. Elle a l'espérance que ce rêve se réalise. De la même manière que je voulais montrer qu'hyper-sexualité et sexualité sont deux choses différentes, j'avais envie de montrer que Liane pouvait avoir une image de fille futile, vide, superficielle, mais qu'au contraire, elle a une immense richesse intérieure et spirituelle. Et puis, elle est dans une espèce de quête de perfection, de divinité. La religion, c'est beaucoup le champ lexical de la télé-réalité, qui parle de confessionnal, d'être l'élu…
