Légende de l'art, Yayoi Kusama est morte, "un pois c'est tout"
L'artiste japonaise, célèbre pour ses pois et installations vertigineuses, devenue légende de l'art, est morte à 97 ans. Évocation.

- Publié le 27-08-2026 à 09h08
- Mis à jour le 27-08-2026 à 14h05

Légende de l'art, Yayoi Kusama est morte à 97 ans. Elle venait encore d'avoir cette année une exposition triomphale au musée Ludwig de Cologne (480 000 visiteurs !), une expo qui viendra début septembre au Stedelijk museum d'Amsterdam.
Née en 1929 à Matsumoto, au Japon, ville montagneuse située non loin de Nagano, son travail est connu pour les pois colorés qu'elle déclinait à l'infini, pour les citrouilles et les espaces miroirs, où les frontières entre individu, environnement et infini s'estompent. Elle fut active, jusqu'au bout.
Depuis 1977, elle vivait dans une petite chambre d'un hôpital psychiatrique de Tokyo, en face de son grand atelier où elle continuait à produire peintures et installations avec de nombreux assistants.
Après la catastrophe d'Hiroshima, le Japon était une table rase sur laquelle sont venus progressivement des artistes radicaux. Ce fut surtout le cas en architecture, mais il y eut aussi Kusama dont l'expérience artistique fut toujours sur le fil entre la normalité et la maladie mentale.
Elle grandit dans une famille de quatre enfants, de riches marchands de graines et est d'abord une incomprise. La légende raconte que tout partit d'une hallucination qu'elle eut à dix ans quand elle était à la table familiale. Le motif à pois de la nappe se répétait de manière infinie jusqu'à envahir toute la pièce. Le motif du pois sera réitéré et multiplié toute sa vie de manière obsessionnelle.
Dans son manifeste de L'Oblitération (1960), elle déclarait : "Ma vie est un pois perdu parmi les millions d'autres pois."
Elle a expliqué : "Au beau milieu d'une famille aussi toxique que celle-ci, la seule chose pour laquelle je vivais était mon art. Et comme je manquais de sens commun dans mon rapport aux gens et à la société, les conflits avec mon entourage se sont aggravés plus encore. La pression mentale et mon anxiété naturelle se faisaient de plus en plus présentes à mesure que les critiques me visaient, et l'avenir commença à me paraître sombre et répugnant."
Avec Warhol et Judd
Elle part vivre à New York, dès 1958. C'est la peintre américaine Georgia O'Keeffe – avec qui elle entretient une correspondance – qui la convainc de s'installer à New York où elle se mêle à l'avant-garde, tant de l'art minimal (Donald Judd) que Pop (Warhol, qu'elle fréquenta à la Factory). Elle réalise ses premières séries Infinity où elle répète jusqu'à la folie, des coups de pinceaux identiques sur des toiles pouvant avoir 10 m de long.
Puis elle se mit à accumuler des objets. Elle recouvre des fauteuils et des tables, de centaines de peluches molles et plus ou moins phalliques. Dans les années 60, Kusama fut une des égéries du New York révolutionnaire, des happenings et des manifs antiguerre au Vietnam. Elle va jusqu'à proposer symboliquement son corps à Richard Nixon, dans une lettre-performance destinée à convaincre le futur président américain de mettre fin à la guerre.
Ses performances de rues étaient marquées par la libération sexuelle (elle organisait des "tas" de corps nus, couverts de pois, au milieu des rues de New York), par une critique acerbe de la société de consommation et par la politisation de l'art.
Elle rentra au Japon en 1973. Ce sera l'heure des environnements psychédéliques, où le visiteur est entouré de pois rouges multipliés à l'infini par des miroirs, ses Infinity Mirror Rooms en particulier, qui lui ont valu une renommée mondiale. Ou alors, le visiteur est entouré de tentacules comme de pieuvres, couvertes de pois.
Le pois la cache, l'oblitère (comme on le dit d'un timbre), la ramène à l'indifférencié, à l'universel. Pour mettre un terme à son angoisse, elle doit "tout recouvrir de pois". Et, en même temps, elle en a fait son outil visuel reconnaissable partout. Elle s'était créé un look reconnaissable : une perruque orange et une veste à pois.
Devenue célèbre, on voit par exemple ses œuvres sur l'île de Naoshima, la merveille artistique du Japon. Sur le quai du port, un grand potiron rouge à pois noirs de Yayoi Kusama devant lequel jouent les enfants. À l'autre bout de l'île, elle a placé son équivalent jaune et noir, au bout d'une jetée. Un jour, un typhon l'a emporté mais il est maintenant bien fixé !
Elle signa une collection pleine de pois colorés, avec Louis Vuitton en 2012 et son art devient alors une marque. Pour Vuitton, elle avait placé sur le toit du magasin aux Champs-Élysées, une immense sculpture gonflable d'elle-même décorant le bâtiment emblématique de la marque. Et Place Vendôme, on voyait une version robot d'elle-même dessinant des petits pois signature en continu sur la vitrine. Elle collabora aussi avec Lancôme et Uniqlo.

Les prix de ses œuvres se sont envolés ces dernières années. Créée la même année que sa série iconique Infinity Nets, l'Untitled (Nets) datant de 1959, avec une étendue infinie de motifs pointillés sur un fond blanc, a atteint 8,5 millions de livres sterling. Pumpkin (L) (2014), une sculpture en bronze de Kusama, avec son motif emblématique à pois s'est vendu 6,4 millions de livres sterling.
Rein Wolfs, le directeur du Stedelijk Museum Amsterdam qui accueillera dès le 11 septembre sa grande exposition, devenue exposition posthume, a réagi : "Son art s'adresse à des gens du monde entier et transcende générations, cultures et frontières nationales. Dans son œuvre, la distinction entre soi-même et le monde qui vous entoure disparaît : vous devenez partie de quelque chose de plus grand que vous-même. Il y a une pensée puissante et connectée dans tout cela qui revêt aujourd'hui une grande importance."
Un art ludique et vraiment rafraîchissant.